Anna Pavlova, est une vraie star, un phénomène du ballet russe. Quel avenir attendait cette fille d’un soldat (mort alors qu’elle avait deux ans et d’une blanchisseuse ? Médiocre, sans doute ! Maladive, exaltée, elle était vouée à une vie pauvre et misérable. La petite Nura, comme la nommait sa mère, elle a vu le jour en 1885 à Saint-Pétersbourg. La légende retient que le jeune Anna aimait observer et jouer dans sa chambre les virevoltes gracieuses des papillons et qu’elle s’ingénie à les imiter…et attendait un miracle…qui changerait un jour son destin… Et en 1888 ce miracle avait déjà un nom : « Ballet ! » Comment une petite campagnarde amoureuse des papillons est-elle devenue Anna Pavlova ?! On peut se prendre à rêver devant un tel destin ! Un beau jour, à l’âge de huit ans, sa mère l’a conduit à une représentation de La Belle au bois dormant. La fillette a éprouvé sa première émotion intense : elle ne rêvait qu’au ballet. Ce soir-là, nerveusement ébranlée par tant d’émotions et de beauté du spectacle, elle a affirmé : « Je danserai un jour comme la jolie dame qui jouait le rôle de la princesse ! » Dans ce but la petite Anna entre dans ce but à la prestigieuse école du Théâtre impérial de Saint-Pétersbourg. Les années à l’école de l’art théâtral furent difficiles et pénibles. Désespoir, larmes, colère contre son corps, inflexible, comme « en bois ». Les professeurs conseillent à Anna de laisser tomber le ballet, mais ils n’ont pas pu la décourager. Sa personnalité ne passe pas inaperçue. Elle ne laisse personne indifférent. On raconte qu’un jour de visite du tsar à l’école du Théâtre impérial, Anna fond en larmes devant toute le monde, parce que le souverain a choisi d’embrasser une autre élève, plus jolie qu’elle ! Le tsar russe, gêné par ce chagrin enfantin, si clairement manifesté, la prend à son tour dans ses bras et l’embrasse. Quel bel exemple de sensibilité et de détermination chez une enfant, chez une future femme qui déjà entendait se distinguer. Elle a du caractère : « Je serai la première, je serai la meilleure ! » chuchotait la jeune ballerine devant le portrait de la célèbre Taglioni. Elle passait beaucoup de temps à perfectionner des pas, à travailler à des mouvements composés. Et elle est devenue la première danseuse lors du bal de la promotion.
On parle beaucoup de son génie, de sa technique superieure, de sa grâce naturelle : elle ne dansait pas, elle vivait sur la scène. En 1899, Anna Pavlova débute officiellement dans la troupe du Théâtre Mariinski. Une des danseuses du théâtre, Gorchkova, la décrit comme « une jeune fille très maigre, d’une taille au-dessus de la moyenne. Un sourire charmant, des yeux beaux, un peu tristes. Et d’insister sur la jambe longue, effilée, extrêmement belle, et le cou-de-pied extraordinairement cambré. » Elle y tient d’abord des rôles secondaires comme dans Giselle (Zulmé) et dans la Belle au bois dormant (elle enfile le tutu de la fée Candide.
Sa danse était toujours différente. Elle ne se répétait jamais. Légère, impulsive, imprévisible, telles étaient les qualités qui firent d’elle une « prima ballerina », la première danseuse du Théâtre Mariinski à Saint-Pétersbourg. Elle est désormais l’égale d’une Mathilde Kschessinska, d’une Pierina Legnani. Dans une compagnie où les Italiennes et Français ont érigé la virtuosité, la technique classique, en une véritable religion, Anna s’est révoltée contre cette routine. Elle apporte un élément nouveau : la poésie du geste, le vécu profond du mouvement. L’histoire a voulu que deux génies – Pavlova et Fokine aient créé pour elle le « Cygne » de Saint-Saens.[1] Après le passage d’Isadora Duncan en Russie, l’improvisation, pour clore la traditionnelle leçon, devient une composante indispensable de son travail et son enseignement. Fokine n’a pas été influencé par l’esthétique de la danse libre de Duncan, mais il s’est nourri des idées de la jeune danseuse. Il a écrit : « J’étais un admirateur sincère d’Isadora Duncan, et, jusqu’à présent, je pense encore avec émerveillement au sublime évangile de la Beauté naturelle de cette prêtresse de la Danse. (…) Mais mon œuvre est plutôt la négation de la doctrine d’Isadora Duncan. (…) Pour elle, la beauté finale de la Danse est le mouvement dans sa splendeur naturelle. Pour moi, il n’en est que le début. Il faut aller plus loin et idéaliser les mouvements. (…) Le but de l’art n’est-il pas de perfectionner la vie en vue de l’exaltation de la Beauté et de l’expression ? Comme le chant est l’idéalisation de la voix, la danse est l’exaltation du mouvement, mais toujours conforme aux lois de la Nature. »
Grand réformateur du ballet au début du siècle et le plus grand chorégraphe russe de sa génération, Michel Fokine énonce ses théories en quelques principes :
En 1905, Fokine compose pour le Théâtre Mariinski Acis et Galatée. Ce premier ballet a été inspiré de la mythologie grecque, empruntant les formes de l’art grec antique. La même année, Anna Pavlova lui demande de créer pour elle œuvre majeure de son répertoire La Mort du cygne. Un solo horriblement difficile à danser, car il faut avoir des gestes inhumains et inattendus. Anna allait au parc regarder un cygne pour s’apercevoir qu’il pique du nez ou repart sans prévenir…Il fallait magnifiquement bien danser (on ne doit même plus voir les jambes, même avec un tutu court !) et surtout, il fallait bien détacher les bras du haut du corps. Tout était divin dans cette danse, tout venait du haut ! Selon Svetlov, Anna Pavlova était « fine et souple comme un roseau, avec un visage candide de petite Espagnole, aérienne et éphémère… gracieuse et fragile comme une porcelaine de Sèvres ». Nulle mieux que Pavlova ne mérite désormais la dédicace de ce vers de Mallarmé : « Tout son col secouera cette blanche agonie. » Mais Anna a compris : toute grande carrière se doit d’être internationale. En 1909, elle se fait applaudir à Stockholm, Copenhague, Vienne, Berlin. La même année, pour la première saison des Ballets russes au Théâtre du Châtelet, Diaghilev engage ces « perles russes », Vaslav Nijinski et Anna Pavlova dans le Pavillon d’Armide, où le couple soulève l’enthousiasme du public français. Pavlova est appréciée pour la fluidité de sa technique et son évanescence mystèrieuse dans les Sylphides (nouvelle version des Chopiniana conçue par Fokine en 1907 à Saint-Pétersbourg). L’écho de ses succès parisiens parvient jusqu’à Londres. Le roi Edouard VII l’invite pour y donner une brillante représentation de gala. Les spectateurs anglais furent tellement bouleverses par sa danse qu’ils gardèrent le silence avec vénération, en accompagnant la danseuse jusqu’à son hôtel et, après l’avoir vue entrer sur le balcon, ils lui ont fait une ovation. Soudainement, Pavlova a tout rompu. Elle a quitté la troupe de Diaghilev et signé un contrat douteux avec le Directeur de variétés anglaises. La première danseuse du ballet russe dansera pour un public ignare, entre le cancan et les clowns. Quel horreur ! Tout cela pour une unique cause : l’Amour ! Anna a obtenu toute sa rémunération pour un an à la fois ! Elle a eu besoin, d’une somme considérable pour aider Victor Dandré, entrepreneur, homme d’affaires et son ex-protecteur de Saint-Pétersbourg. Elle a choisi d’humiliation d’une année pour payer ses dettes et délivrer Victor de la prison. L’étoile russe décide de se fixer à Londres dès 1910. Le couple a émigré de Russie pour s’installer à Ivy House, une demeure ayant appartenu au peintre Turner. De les fenêtres de la maison, Anna pourra contempler le majestueux glissement des cygnes sur le lac…Elle retrouvera aussi les plaisirs de jardiner, entretenant ses fleurs entre ses tournées internationales. Victor est devenu son imprésario. Il s’occupait de ses affaires et Pavlova pouvait danser sans ne s’inquiéter de rien. Ils se sont mariés.
« Mais personne ne doit le savoir ! Moi, je suis Anna Pavlova et je me fous d’une Madame Dandré » disait-elle. Sa passion de la danse s’est effacée devant l’amour. Tel est le génie de cette danseuse : une intelligence, haut degré de développement scénique et dans même temps une apparence physique hors du commun et sa modestie de femme de grand cœur.
Vosik, ma chère amie, on raconte l’histoire amusante d’une visite de Pavlova à l’école de Madame Egorova, une célèbre danseuse russe venue enseigner à Paris.
« Pavlova était assise avec quelques autres personnes regardant danser des élèves. Prés d’elle se tenait une matrone d’un embonpoint peu ordinaire, mère d’une des élèves en train de danser. Ne sachant pas qui était sa voisine, la tendre mère lui demanda si elle connaissait quelque chose à la danse.
-Un peu, répondit Pavlova.
-Eh bien, poursuivit la mère, vous en saurez beaucoup plus long quand vous aurez vu ma fille danser ! Elle a du génie. Elle est de beaucoup la meilleure élève ici. J’espère que dans quelques années, elle sera une plus grande danseuse que la Pavlova !
Et Pavlova de répondre, très calme :
-Pensez-vous vraiment ? Avez-vous déjà vu danser la Pavlova ?
La mère, lui jetant un regard de dédain :
-Si je l’au vue danser ! Comment ! C’est Pavlova elle-même qui m’a dit que ma fille deviendrait une des meilleures danseuses du monde. A ce moment, comme Pavlova se demandait si elle allait se fâcher ou éclater de rire, Madame Egorova s’avança avec son élève et la présenta à Pavlova. La mère vantarde, entendant ce nom, souhaita disparaître sous le plancher. »[3]
Si elle savait rester modeste et effacée, au cours de ses répétitions, seule comptait pour elle – la perfection de la dans ! Elle était terriblemment exigente envers son entourage.
« Voulez-vous jouer autrement, ce n’est pas du Sait-Saens ! » -s-est-elle écriée à son accompagnateur pendant une de ses répétitions.
« Mais si c’est comme ça que Saint-Saens l’a composé ! » a-t-elle entendu en réponse.
« D’où le savez-vous ? » insistait Pavlova.
« Permettez que je me présente : Camille Saint-Saens ! » a répondu le grand maître. Cette petite confusion marqua le début d’une amitié sincère entre les deux géants : le compositeur français et la danseuse russe.
Pavlova est happée par le succès. Le monde entier l’acclame. Elle danse, danse, danse. Le ballet est son inspiration. Eugénie Sokolova exalte son style « allongé » et hautement poétique. Ce style decrent celui de la danse russe d’élévation. Cette grande élégiaque ranima Giselle devant la quelle se récusaient les fameuses virtuoses milanaises. Pavlova fit de cette cantilène un hymne extatique. Elle déplaça, excessive et inspirée, l’équilibre de la tradition du côté de ce tourment de l’au-delà, de cette angoisse métaphysique et de cette séraphique béatitude dont le romantisme dota jadis la danse et qui furent résorbés au cours des années par l’esprit régulier de l’école. Celle-ci avait mis à la disposition de Pavlova son « clavier bien tempéré », son lexique complet de formes. Mais la Pavlova pensait par quarts de ton. » Victor comprenait toujours Anna comme personne d’autre. Seulement lui, l’homme de sa vie, a su saisir la nature de la peur qui brûlait Anna de l’intérieur : la vieillesse. Elle a tout obtenu trop tôt : succès étourdissant, meilleurs rôles, gloire mondiale, liberté de création… « La façon la plus tranquille, la plus pratique, de naviguer sur l’océan de l’art est de se laisser porter par le courant, que ce soit (…) lorsque les eaux sont calmes et claires jusqu’à l’ennui, ou dans la tourmente des vagues déchaînées d’une nuit de cauchemar (…). Mais si (…) vous voulez choisir votre propre cours dans la direction de votre propre but, si vous êtes prêt à défier la lutte et les souffrances qui vous affrontent (…), alors vous pouvez hardiment vous lancer à contre-courant. » a écrit Michel Fokine. Anna avait l’impression de nager à contre-courant de sa vieillesse. A l’âge de quarante-cinq, elle a demandé à Fokine, pendant combien de temps elle pourrait encore danser. Fokine a souri : « Tu établiras, un nouveau record et deviendras une ballerine de longue vie, tu es en pleine forme et tu danseras encore plusieurs années ! »
« Et si non ? Qu’est-ce que je ferai alors ? » répondu-t-elle.
Anna Pavlova voulait arrêter le temps. Et le temps a accédé son désir. Vingt ans de tournées internationales sans frontières: Europe, Amérique, Nouvelle-Zélande, Australie, pays de l’Asie.[4] Huit – neuf spectacles par semaine, chacun l’use davantage. Sa santé est ruinée. La peur subconsciente de mourir…Et que ce ne soit pas sur la scène, mais à côté. Quelques jours avant son cinquantième anniversaire, elle s’éteint à La Haye, le 23 janvier 1931, en tenant dans les mains le costume de cygne blanc… blanc comme la neige. Elle nous ayant laissé son beau Cygne comme l’un des symboles de l’éternité. Le soir de sa mort, à Saint-Pétersbourg, les violons de l’orchestre ont joué la musique de La Mort du cygne devant une scène vide, seulement éclairée par un projecteur.[5]
[1] http://www.youtube.com/watch?v=BcHtEjL__gI&feature=related
http://www.youtube.com/watch?v=Cn_K41P0B1w&feature=related
[2] Une lettre de Fokine, publiée par le Times.
[3] Walford Hyden La Pavlova, Paris, 1932
[4] Australie et Nouvelle-Zélande se disputent l’invention de la Pavlova, dessert de Noël très populaire dans deux pays. Il s’agit d’une meringue croustillants à l’extérieur et molle à l’intérieur, souvent décorée de fruits rouges. On trouve des Pavlova dans tous les supermarchés. Selon Keith Money, biographe d’Anna Pavlova ce dessert fut céé un chef cuisinier dans un hôtel de Wellington où Pavlova séjorna en 1929, pendant un tour du monde.
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23 mai 2012 à 28 mai 2012 – 17, rue Maguire, Montréal, Québec
S'inspirant de la scène urbaine et de récents voyages, Luc Deschamps nous présente des huiles, pastels et encres représentant des moments dans la vie de tous les jours des gens d'ici et d'ailleurs. …
Organisé par Luc Deschamps | Type : exposition-vernissage-exhibition
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