Sveti.  Nouvelle.

                                            

                                       Je bois les eaux du Léthé. Le docteur m’a interdit la tristesse.                              

                                                                  A. Pouchkine (version français C. Mouze)

                                                                                                                                                 

Vosik, ma chère amie,

Quoi qu’il advienne dans ma vie, chérie, les journées passées près de toi resteront à jamais le plus radieux souvenir de ma jeunesse.

Oserais-je t’ouvrir mes sentiments, cette nostalgie qui m’obsède et que j’éprouve comme une séquestration ?

Quand je ne reçois de lettre de toi depuis un certain temps, tu commences à apparaître dans mes rêves ! Chacun de tes e-mails est comme un rayon de soleil venu de Russie, de ma Russie lointaine. C’est à juste titre que l’on dit que le soleil ne s’y couche jamais : lorsqu’au bord de la mer du Japon, tu admires l’astre qui décline, à l’ouest du pays Kaliningrad, la capitale de l’ambre jaune, accueille les premiers rayons du jour.

Aujourd’hui, tout mon passé devient un peu flou. Il s’estompe comme dans du brouillard, un brouillard de nostalgie, pour reprendre un mot si proche de l’âme slave. Ici, en France, cela me sépare des gens qui m’entourent, de mon mari et de mes amis. Mais, il faut que je me secoue, il faut que je me réveille de cet engourdissement et que j’aille de l’avant.

Depuis Vladivostok, la ville glaciale où tu habites et que Dieu a oubliée un jour au bout de la terre, ma vie ici, à Paris, avec un bel homme millionnaire, doit te paraître comme un vrai conte de fées. En réalité, les choses sont un peu plus mêlées, tel un beau mirage qui emplit mon âme d’admiration et de crainte. Je me sens toujours en danger avec Christian, mon mari. Je suis seule dans ce pays étranger. Je ne me suis jamais sentie sous sa protection, ici, en France. Christian est comme une porte qui ferme mal : si j’imagine que je peux m’y appuyer comme on s’appuierait à un mur, je pourrais bien tomber.

 

J’ai entendu parler pour la première fois de l’ex-femme de Christian en 2005. Ils étaient déjà séparés depuis quatre ans. Elle touchait une pension de 4000 euros mensuels. Sur les photos, c’était une jolie femme, très chic et séduisante, un peu vulgaire. Elle était mi-créature mal éduquée et grossière, et en même temps, mi-mondaine, très portée sur le luxe, faisant de la figuration dans les boutiques de prestige et pratiquant le jogging chaque matin au bois de Vincennes. Depuis son mariage avec Christian, vingt-trois ans auparavant, elle ne travaillait pas. De son premier mariage, avant Christian, elle avait une fille, L…, 5 ans, et travaillait comme secrétaire d’un médecin à l’hôpital psychiatrique de Limoges. Alors, que nous étions à Riga, en mars 2005, elle avait téléphoné à Christian :

  « Christian, probablement as-tu oublié que c’était aujourd’hui mon anniversaire ? Écoute, nos enfants n’ont pas d’argent pour m’acheter des cadeaux, j’ai pris sur ton compte la somme de 3000 euros. » Et elle a raccroché sans un au revoir…

Il y a bien longtemps, Christian travaillait comme european retailing analyst. Il était classé troisième en France et septième en Europe. J’ai volé le trésor de la France ! avais-je l’habitude de lui dire. Christian voyageait énormément. Un jour, en 1989, il était revenu de mission et avait réalisé que son ex-femme avait dépassé de beaucoup leur budget familial. Il était allé à la banque et avait consulté le relevé de sa carte bancaire… Quelle horreur ! Depuis une semaine, plusieurs paiements avaient été prélevés pour le compte de clubs échangistes, de boîtes de nuits et d’hôtels variés. Furieux, Christian était rentré chez lui, avait fait une scène de ménage et, de colère, avait cassé la main de son ex-femme. La fille de celle-ci avait appelé la police et dit à Christian qu’il n’était plus son père. L’ex-femme de mon mari l’avait chassé de l’appartement qui lui appartenait et dans lequel il l’avait installée : il avait désormais perdu le droit d’y entrer. À cause de ce drame, Christian avait été obligé d’acheter un autre appartement. Dès qu’il avait annoncé son divorce à son ex-famille, son ex-femme et leur fils, qui parlait anglais, étaient allés à Londres pour retirer et voler l’argent de son compte anglais. Tous les membres de cette famille sont de sacrés originaux…

Le fils de Christian lui a causé une tristesse profonde quand il l’a informé de son orientation sexuelle. Ce soir-là, en rentrant du restaurant où il avait déjeuné avec son fils, Christian m’a dit :

« Je pense que je n’aime plus mon fils. Au restaurant tous nous regardaient de travers et il y en avait même qui riaient derrière nous. Ils pensaient sans doute que j’étais une « vieille » qui avait invité un jeune au restaurant. »

J’ai pris la défense de son fils :

« Je ne comprends pas de quoi tu te mêles, Christian. J… est ton fils unique ! Si tu veux éviter les regards des gens, la prochaine fois tu inviteras aussi L…, ta fille, au restaurant avec lui. Comme ça, personne ne pourra dire et penser de mal de vous trois ! » Ça été une des mes plus grosses fautes ! Comme on dit : « L’enfer est pavé de bonnes intentions. » Aujourd’hui, avec le recul, je sais qu’il fallait dire : « La prochaine fois, Christian, tu m’inviteras au restaurant avec ton fils ! »

Malheureusement pour moi, en mon absence, le fils de Christian s’est retourné contre moi. Et… ce n’est pas moi qui suis leur juge. Dieu voit tout ! Qu’est-ce que j’ai fait de mal ? Je n’ai voulu faire de mal à personne ! Le fils de Christian, un garçon très indiscret, fouinait dans ma vie privée. Il demandait à son père : « Papa, la prochaine fois tu vas me raconter tous tes problèmes avec Svet. »

Un soir, à 23 h 30, nous recevons un S.M.S., arrivé sur le portable de Christian. Nous regardions la télé au lit. Christian s’est levé et a quitté la chambre… Le film était fini, mais mon mari avait disparu. Je vais le chercher et j’aperçois de la lumière dans la cuisine. J’y entre et je vois mon mari, dont l’air bizarre me donne le fou rire : il cache son BlackBerry dans son slip ! Je ris et lui demande :

« Chéri, que fait ton grand portable dans ton slip ? »

Tout confus et gêné, il me répond :

« C’est mon fils qui m’a envoyé un S.M.S. Ce sont des affaires entre nous. On se cache. »

Ce fut pour moi une véritable tristesse ! Mon mari n’avait pas réalisé à quel point il nous faisait du mal en exposant à son fils les problèmes qu’il pouvait y avoir entre nous… Et en plus, son fils transmettait tout à sa mère et à ses amis !

 

Malgré tous ces événements extravagants, je sais bien que mon mari est quelqu’un de bien. Vosik, ma chère amie, je crains pour lui qu’il se retrouve régulièrement dans des situations inimaginables et ridicules comme celle-ci. Ou encore comme cette autre : sa fille L… a accouché d’une petite fille, cette année, mais elle et sa mère, l’ex-femme de Christian, ont refusé nos cadeaux pour le bébé. Christian m’avait prévenue : « Laisse tomber cette histoire de cadeaux. Si nous allons à l’église au baptême de ma petite-fille, mon ex-femme est capable de venir te battre. »

Contrairement à toute l’énergie négative qui vient vers moi de cette famille anormale, j’essaye d’aimer les enfants de Christian, qui viennent régulièrement chez nous accueillir les cadeaux et les chèques bancaires de leur papa, et ce par une simple pensée : « Si je fais preuve de bienveillance à l’égard de ses enfants difficiles, je ferai le bien et le bonheur de mon mari. J’ai également identifié mon propre bonheur : en exprimant sincèrement ce qui se passe en moi ainsi qu’en écoutant généreusement les autres de manière empathique, je constate que je peux goûter plus pleinement à la magie de la bienveillance. Ainsi, je pourrai me guérir moi-même et découvrir à quel point il est délectable de se sentir humain. »

Ma grand-mère me disait diplomatiquement : « On aime les gens comme nous les imaginons, mais non pas comme ils sont en réalité. » En réfléchissant à tout cela en moi-même, je tiens en pensée une conversation avec Christian :

« Je sais, Christian, que ton ex-famille, ton fils, comptent beaucoup pour toi, mais tout cela ne me regarde pas. Là-dessus, je préfère rester neutre. Mais penses-tu que moi aussi, je suis une partie de ta vie depuis six ans déjà ? C’est étrange et en même temps triste que ta famille pense qu’elle peut nous séparer. Malheureusement, je ne peux pas t’aider avec tes problèmes familiaux incessants. Ils leur servent à te manipuler financièrement. Malgré tous ces problèmes, j’aimerais tellement que tu penses un peu plus à nous et à notre vie commune et que tu ne te dises pas constamment à  toi-même : je suis passé à côté de ma vie. »

Je gagne toujours. Il y a quelqu’un qui me protège, au ciel. Il en a toujours été ainsi, toute ma vie ! Un concours de circonstances fait que je reçois toujours ce que je veux vraiment très fort. À l’université, à l’examen, par un heureux hasard, j’ai pioché le seul sujet que je connaissais. Plus tard, j’ai bien réussi en affaires. Je me suis mariée une deuxième fois et encore avec succès…

De mon premier mariage, j’ai un fils adorable.

Je crois profondément en mon ange gardien, qui est très gentil avec moi et « travaille » avec beaucoup de sollicitude, en venant toujours à mon secours. Aux gens qui sont aimables avec moi, je porte toujours bonheur. Dans le cas contraire, qui est assez rare, mais se produit de temps en temps, mon ange gardien se charge de leur faire la morale ! Ceux qui m’envient sont condamnés à l’échec : chaque fois, il se passe quelque chose de mystérieux avec eux. Je ne fais rien, simplement je m’éloigne et j’observe. C’est mon ange gardien qui les chasse de ma vie, comme s’ils l’empêchaient de « travailler » et de préserver mon bonheur. Il s’amuse avec eux, en même temps, parce que les gens qui ne sont pas gentils avec moi se retrouvent toujours dans une situation drôle et ridicule. Et j’imagine que mon ange sourit, comme sourit celui qui orne la cathédrale de Reims, ma cathédrale préférée en France[1].

Mon enfance, je l’ai passée sur des bases d’avions de chasse où mon père était colonel. Par la suite, mon ex-mari aussi travaillait dans l’armée de l’air. Je reste nostalgique de mon enfance : j’ai beaucoup voyagé avec mes parents, dix fois changé d’école. Mon père m’adorait : j’étais une fille bien gâtée par son papa. Après la guerre en Afghanistan, mon père, qui y avait passé trois ans, est mort d’une crise cardiaque.

Toute ma vie j’ai travaillé dur, mais toujours avec succès… Après l’université, j’ai fait une période de dix ans, à l’hôpital naval de Vladivostok, comme épidémiologiste. Je travaillais comme médecin au service des urgences.

Aujourd’hui, j’ai mal au cœur ; des souvenirs nostalgiques et tristes me reviennent : nous sommes seuls, avec mon fils Oleg, chez nous. Il est minuit. Mon fils a six mois. Ce soir-là, mon ex-mari est en patrouille de nuit. J’ai pris une douche et, avant d’aller dormir, j’ai voulu me sécher les cheveux. Soudain, on sonne à la porte. L’ambulance de l’hôpital est venue me chercher en urgence, comme cela arrive très fréquemment. Que dois-je faire ? Laisser mon fils seul ? Refuser d’aller travailler ? Mais à l’hôpital un jeune marin est en train de mourir ; il a besoin de mon aide. Sans ma signature, les chirurgiens ne peuvent pas commencer à l’opérer. Je considère comme mon devoir d’y aller. Je mets sur mes cheveux mouillés mon bonnet de médecin, j’embrasse mon fils endormi et je m’en vais. Deux heures plus tard, je rentre, le cœur lourd. Oleg, mon petit ange, est tout enroué d’avoir pleuré… Mon pauvre bébé. Est-ce que j’étais une bonne mère ? Oui, j’étais et je suis une bonne mère. C’est moi qui ai gagné une fortune après la perestroïka ; c’est moi qui ai payé à mon fils l’école des Roches en France et son université à Riga. Personne ne m’a aidée. Je reste nostalgique. Je regrette de n’avoir pas pu passer plus de temps avec lui, quand il grandissait, mais dans la vie, on ne fait pas toujours ce qu’on veut.

Malgré tout, je me souviens avec tendresse et nostalgie de mon travail à l’hôpital. Nous y formions une équipe qui travaillait en bonne harmonie. Parmi les médecins, les officiers navals, il y avait seulement deux officiers femmes : moi et le chef de la pharmacie. Nos patients, les marins, changeaient régulièrement. L’équipage d’un bateau ou d’un sous-marin arrivait, un autre prenait la mer. Tous les marins, après quatre à six mois de croisière, devaient obligatoirement passer des examens médicaux à l’hôpital. Souvent, dans une atmosphère reposante, ils perdaient complètement la notion du temps, en oubliaient la vie à terre, souvent déprimante avec ses responsabilités et ses problèmes familiaux et quotidiens. En pareil cas, mon collègue, le capitaine de premier rang, commandant du service de thérapie, me suppliait à moitié en plaisantant, et à moitié sérieux, de lui faciliter le travail : « Svetlana, pouvez-vous m’aider, ce matin ? Soyez gentille et venez visiter mon service thérapeutique. J’ai bien remarqué qu’après votre apparition divine, tous mes patients, tous mes officiers me demandent la permission de sortir de l’hôpital pour rentrer dans leurs familles. En vous voyant ils se souviennent vite que la vie est encore belle, et qu’il y a beaucoup de belles femmes dans ce monde… »     

C’est en 1996 que je suis venue à Paris pour la première fois, en mission d’affaires. Pour payer ses dettes, une de mes collègues de Moscou m’a « vendue » à son ex-patron parisien. Vosik, ma chère amie, tu es probablement choquée par ce mot de « vendue », mais je te jure, il n’y a rien là de dramatique ni de criminel ! Ma collègue de Moscou, en partant de Paris, où elle habitait depuis sept ans, était criblée de dettes. Elle devait une somme de 4000 euros à son patron, et elle a cherché à sortir tant bien que mal de cette situation compliquée. Elle a proposé à son ex-patron de payer ses dettes en fondant un projet commercial avec moi. À cette époque, j’étais une femme riche et l’argent que son patron pourrait retirer de ce projet, servirait à payer ses dettes ; comme ça, tout le monde y gagnerait.

Après la perestroïka, pour aider ma famille à sortir de la vie misérable où les gouvernements russes avaient mis la médecine, j’avais été obligée de prendre un deuxième travail. En 1992, l’école militaire des pilotes de chasse (où travaillait, en tant que professeur, mon ex-mari) était déplacée par accord russe/letton, de Lettonie en Russie, de Riga à Stavropol au sud de la Russie. Là-bas, j’ai commencé à travailler comme médecin rattaché au ministère de la Santé et, en même temps, j’ai créé une boutique de vêtements de luxe français. J’achetais ces vêtements à Moscou par l’intermédiaire de ma collègue dont j’ai déjà parlé. J’ai bien réussi et voilà, j’ai accepté de me lancer dans un projet en France. C’était une idée à la fois très simple et géniale : j’ai proposé à cet ex-patron de devenir mon fournisseur français de tissus de luxe. Ce sont les tissus qui restent après chaque nouvelle collection présentée par les marques de luxe. Les fabriques ne peuvent pas utiliser les tissus qui leur sont restés après une collection et elles sont obligées de les vendre à prix réduit. Par exemple, si une fabrique achète des tissus à 100 euros le mètre, elle peut me les vendre, à la fin de son travail entre 5 et 8 euros le mètre. J’ai ouvert une section de tissus de luxe dans ma boutique à Stavropol, dans le sud de la Russie, et j’ai commencé à acheter des tissus en France. Je suis venue à Paris une fois par mois ; je m’installais toujours dans mon hôtel préféré, au Libertel Maxim[2]. Souvent, je réussissais à réserver la même chambre, numéro 505, et je m’y sentais comme chez moi. J’adorais Paris, ses rues sensuelles. Dans cet hôtel habitait, dans la chambre 604, un homme solitaire, âgé, monsieur Jacques Bulidon, qui passe toute sa vie en bibliothèque. C’est un véritable encyclopédiste qui connaît l’histoire de chaque maison à Paris. Et c’est lui qui, un jour, au petit déjeuner à l’hôtel, a commencé à me parler français et, un peu plus tard, est devenu mon guide dans Paris. Nous aimions beaucoup faire ensemble des promenades dans les rues parisiennes, souvent sans trajet prémédité, tournant ici, puis là-bas... Tout est beau dans cette ville merveilleuse ! Il m’a montré les hôtels où habitaient avant la révolution des Russes célèbres, comme Maïakovski, Lénine, Anna Akhmatova…

Vosik, ma chère amie, je suis passionnée par la poésie d’Anna Akhmatova et fascinée par sa relation mystérieuse avec le prince de Montparnasse, Amedeo Modigliani. Ils se sont rencontrés à Paris en 1910 dans le bar La Rotonde alors que la poétesse était en voyage de noces avec le poète Nikolaï Goumilev. Dès que le jeune couple est apparu dans le café, où le peintre, toujours dans son écharpe rouge, faisait des esquisses des passants au crayon, à l’encre, à l’aquarelle ou au pastel, Modigliani fut incapable de détacher son regard d’Anna. Dessiner, faire des portraits, c’était l’occupation de sa vie : tout était là, et il mettait dans ses lignes légères et aériennes toute sa soif de l’art, tout son intérêt pour le monde ; souvent, il payait son café ou son repas d’une ébauche au crayon. Anna n’avait pas une beauté classique, mais son élégance et sa grâce, la souplesse de son corps, son beau visage orgueilleux et las, un peu indifférent, un vrai visage de reine égyptienne, attiraient les regards. Elle était aimable et lointaine. Alors que le couple se préparait à partir, Modigliani, brusquement, traversa la salle et dit à Anna d’un ton passionné : « Madame, je vous en prie, revenez ici demain soir. » C’était un coup de cœur, elle ne pouvait pas résister à son charme et à sa beauté de véritable Apollon. Elle lui répondit, au grand dam de son mari : « Demain, je viendrai. » Et elle est venue… Elle a écrit dans ses mémoires : « J’en suis venue à connaître Modigliani. »

La passion des Russes pour Modigliani est une « maladie russe », parce que son art, doux et sans conflit, est leur idéal du modernisme. Pour les Russes, la page la plus troublante de la biographie de Modigliani est la relation étrange et si émouvante entre ce roi de la bohème parisienne, alcoolique, toxicomane et atteint de tuberculose, et l’aristocratique poétesse russe, un génie du xxe siècle :

 

« Psyché-Brouillonne, est-ce bien toi

Qui te penches ainsi sur moi

Jouant de l’éventail noir et blanc ?

Tu veux en secret m’annoncer

Que tu as franchi le Léthé

Et vis dans un autre printemps. »

 

                    Anna Akhmatova, Poème sans héros, 1913

 

Anna Akhmatova était le symbole de la souffrance russe. Elle sera malmenée de son vivant en U.R.S.S. pour « érotisme, mysticisme et indifférence politique ». Mais cette année-là, en 1910, ils étaient encore jeunes. Elle avait vingt ans, lui vingt-six, et ils étaient fous amoureux l’un de l’autre. Lui ne buvait pas encore, ne consommait pas de drogues, vivait sa vie de génie inconnu, dans son atelier de la rue Falguière, dans la solitude et la misère, mais il ne se plaignait jamais. Pendant les années 1910-1911, Anna est venue plusieurs fois à Paris et s’est installée dans un appartement près du jardin du Luxembourg. Chaque après-midi, ils se retrouvaient sur un banc : Modigliani était si pauvre qu’il ne pouvait pas payer les chaises sur lesquelles il était si agréable de brunir au soleil. L’été, à Paris, il pleuvait souvent, et ils se cachaient sous son grand parapluie noir, assis sur un banc du jardin du Luxembourg…

Dans les années 1960, Anna a écrit : « Il pleuvait, c’était une pluie chaude. À côté sommeillait le château de style italien et nous récitions à deux voix un poème de Verlaine que nous connaissions par cœur, et nous étions ravis de savoir les mêmes choses.

« Il ne fait pas de doute que ni l’un ni l’autre, nous ne comprenions un point important : tout ce qui avait lieu était pour nous deux prémonitoire de l’histoire de notre vie. La sienne, très courte, et la mienne, très longue. Le souffle de l’art n’avait pas encore calciné, transformé, ces deux existences. Ce devait être l’heure claire et légère avant l’aube du matin. Mais l’avenir qui, comme l’on sait, lance son ombre bien avant que d’entrer, tapait par la fenêtre, se cachait derrière un réverbère, pénétrait les rêves et transformait Paris en une ville effrayante, tapie dans l’ombre, telle que l’a décrite Baudelaire. Tout est divin en Modigliani, mais il avait aussi en lui quelque chose de ténébreux. »

C’est lui, Modigliani, qui a montré à Anna le vrai Paris. Il aimait s’y promener la nuit. Ils sont allés chez le sculpteur Lipchitz pour lire à haute voix du Villon jusqu’au lever du jour. Anna a écrit : « J’étais surprise quand Modigliani trouvait beau… un homme laid et qu’il insistait. J’ai alors pensé : probablement, il ne voit pas les choses comme nous. En tout cas, tout ce qu’on appelle la Mode de Paris – en donnant à ce mot le sens le plus luxueux –, Modigliani ne le remarquait pas du tout. »

Un jour, son modèle lui posa une question surprenante :

« Pourquoi, sur votre tableau, n’ai-je qu’un seul œil ?

— Avec le deuxième, vous regardez à l’intérieur de vous », lui répondit Modigliani d’un ton sans réplique.

Il disait souvent : « Nous, c’est un monde. Les bourgeois, c’en est un autre, très éloigné de nous. »

Anna aussi était pour lui « une autre », mais si désirable ! Quand elle rentrait à Saint-Pétersbourg, il lui écrivait des lettres. Elle lui répondait par des poèmes en russe :

« В синеватом Париже тумане

И наверное свойство

Даже в сон мой вносить расстройство

И быть многих бедствий виною.

Но он мне – своей Египтянке...

Что играет старик на шарманке

А подней весь парижский гул

Словно гул подземного моря,

Этот тоже довольно горя

И стыда и лиха хлебнул[3]. »         

 

                                 

Elle non plus, n’avait jamais « entendu un peintre parler de beauté avec autant de fougue que Modigliani... » En 1911, il lui demanda l’autorisation de dessiner son portrait.

Modigliani l’emmenait voir les collections égyptiennes au musée du Louvre et l’encourageait à porter des perles africaines. Anna se souvient : « Il a fait des esquisses de ma tête avec les grandes coiffures des reines et des danseuses égyptiennes… » Il ne l’a jamais dessinée pendant les séances de pose, mais toujours après être rentré chez lui. Modigliani a réussi, avec toute la force de son intuition, à montrer l’image intérieure d’une artiste, le talent de la future célèbre poétesse. Sur ses dessins, la figure d’Anna est statique et stable, comme un sphinx égyptien[4]. Ces dessins, il les lui a offerts. Il y en avait seize. Malheureusement, quinze ont péri pendant la révolution… dans sa maison de Tsarskoe Tselo.

Comme elle l’a dit : « Les soldats les ont utilisés comme papier à cigarettes… » Mais une dizaine d’autres, des nus langoureux d’Anna, ont été retrouvés en 1994. Une Russe y a identifié Akhmatova. Elle les avait retrouvés dans la collection du docteur Paul Alexandre, un ami de Modigliani, lors d’une exposition à Venise. En 2007, le groupe immobilier suédois Ruric a offert un de ces dessins à l’État russe.

Très tôt, presque à la même époque, Anna Akhmatova a perdu les deux hommes de sa vie. Modigliani est mort à Paris, en 1920. La fin de sa vie tumultueuse fut terrible : une nuit, en janvier, il était allé à une beuverie où il s’était soûlé. Il faisait froid et un vent glacial balayait les rues. Ses amis sont partis, le laissant couché, tout seul, sur un banc de pierre. Il s’était retrouvé à la maison, chez lui, rue de la Grande-Chaumière, puis avait été transporté à l’hôpital, là où se trouve aujourd’hui la mosquée de Paris, juste en face du jardin des Plantes. L’artiste y est décédé de la tuberculose et des excès d’alcool et de drogues à l’âge de trente-cinq ans. Ses derniers mots furent : « Douce Italie, douce Italie… » L’époux d’Anna, le poète et officier blanc Nikolaï Goumilev, dont elle s’était séparée, fut fusillé par la Tcheka en 1918.

 

Voir comment disparaissent les lueurs
Du couchant dans l’ombre des pins,
M’enivrer du son d’une voix
Qui ressemble à la tienne.

SSavoir que tout est perdu,
Que la vie est un enfer.
Oh ! j’étais persuadée
Que tu reviendrais
....

A.A.Akhmatova

' Sa poésie, à peine redécouverte, nous saisit
par ce qui semble irradier d'elle : une pureté d'eau...avoir que tout est perdu, Que la vie est un enfer Oh ! j’étais persuadée Que tu reviendrais      […] A. Akhmatova

Savoir que tout est perdu,
Que la vie est un enfer.
Oh ! j’étais persuadée
Que tu reviendrais
....

A.A.Akhmatova

' Sa poésie, à peine redécouverte, nous saisit
par ce qui semble irradier d'elle : une pureté d'eau...'

Sa poésie, à peine redécouverte en France, nous saisit, parce qui semble irradier d’elle-même, d’Anna. Poétesse d’une pureté d’eau…

Après Anna, Modigliani a rencontré d’autres femmes. Mais Modigliani a-t-il aimé cette femme riche, la poétesse et journaliste anglaise Béatrice Hastings, et leur vie pleine de passion orageuse, toute en blanc et noir, très différente de la douceur de son amour russe ? Leurs vraies batailles, leurs affreuses disputes ? Modigliani, dans une crise de jalousie exacerbée par la drogue et l’alcool, alla jusqu'à lui tirer les cheveux dans la rue et à casser les vitres dans sa maison bourgeoise. C’est pourtant exactement à cette époque qu’il a développé son style unique[5], les portraits gracieux et les nudités qui évoquent immédiatement son nom et sa manière étonnante : les « mask-like faces » avec des yeux en amande ou, au lieu des yeux, des trous sombres, avec des nez tordus, des bouches pincées et des cous allongés, un arrangement élégant et frappant de lignes incurvées et aériennes aussi bien qu’une idéalisation saisissante de la sexualité féminine.  

Modigliani a-t-il aimé cette Jeanne Hébuterne, étudiante à l’Académie Colarossi, issue d’une bonne famille bourgeoise et qui fut comme son épouse, dont il eut un enfant à la fin de sa vie, et qui enceinte, s’est suicidée en se jetant par une fenêtre du cinquième étage le surlendemain de la mort du peintre ?

Anna vécut très longtemps (1889-1966) et revint une autre fois à Paris, dans la rue Bonaparte, où elle regarda sa maison et dit tristement : « Voilà mes fenêtres, au deuxième étage. Modi, beaucoup, beaucoup de fois, y venait chez moi… » 

À la fin de sa vie, elle allait devenir une des grandes poétesses du xxe siècle. Dans ses mémoires elle a écrit sur son « Modi ». Elle a évoqué ce célèbre peintre, son sens merveilleux de la beauté, son esprit et son humanisme, et ses œuvres qui réchauffent le cœur : « …tout le côté divin de Modigliani étincelait à travers la pénombre. Il ne ressemblait à personne d’autre au monde. Sa voix est restée pour toujours dans ma mémoire… »

     « Personne ne frappe à ma porte. Seul le miroir songe au miroir, le silence garde le silence. » (Poème sans héros, version française par C. Mouze)

Personnellement, j’ai toujours plaisir à découvrir le quartier Latin, mon quartier préféré. Grâce à mon précieux guide, monsieur Bulidon, j’ai vu la « petite Russie » où, après la révolution, des généraux russes travaillaient comme chauffeurs de taxis et vivaient avec leurs familles dans de minuscules appartements. J’aimais faire des promenades romantiques avec monsieur Bulidon au parc Monceau, dans le 17e arrondissement, où se sont installés les Russes riches qui ont réussi à garder leur argent après la révolution de 1917. Aujourd’hui encore, j’aime aller à l’église russe, rue Daru, qui réunit depuis le xixe siècle tous les Russes émigrés.

Si je restais à Paris un samedi ou un dimanche, nous visitions nos musées préférés : le musée Jacquemart-André, 158, boulevard Haussmann, et le musée Marmottan Monet, 2, rue Louis Boilly. Et aussi le musée Rodin[6]             

 Nous aimions prendre du chocolat dans les célèbres cafés artistiques Les Deux Magots ou Le Flore et, chaque fois, terminions notre promenade au jardin des Plantes.

Je me souviens avec plaisir d’une semaine d’été à Paris. Tu sais, Vosik, chère amie, que le jardin des Plantes se trouvait près de mon hôtel ; et tu trouveras probablement bizarre que j’y sois allée toujours avant le petit déjeuner. Tu ne me croiras pas, mais j’allais dire bonjour aux roses dans la roseraie. Toutes les roses ont leur nom. Et voilà déjà deux ans que j’admirais les roses « Joseph Sauvage »… Mais, quand je suis venue pour la dernière fois, les boutons de ces roses étaient malades. J’en ai été attristée. Cela m’a fait de la peine. Je suis revenue chaque jour les plaindre. Mais un beau matin, tous les boutons, absolument tous, se sont ouverts. Le miracle n’en finissait pas. Auparavant, avec l’insouciance propre à toutes les femmes, je m’étais aussi laissé emporter par le charme des roses « Petr Tchaïkovski ». Les boutons de ces roses étaient bien fermés. Je n’avais pas pu voir leur couleur. Étant venue leur dire « au revoir », le dernier matin de mon séjour à Paris, j’ai vu que ces roses « Petr Tchaïkovski » s’étaient transformées en conte de fées, tout blanc. C’était un vrai « lac des cygnes » russe en version française. Une divine surprise ! 

 

Monsieur Bulidon m’a recommandé de faire mes courses au Bon Marché[7], le plus chic supermarché de Paris. Je lui suis reconnaissante de ce merveilleux conseil. C’est une petite fête pour moi que d’aller au Bon Marché, boutique du charme et d’élégance, où le service et l’ambiance sont meilleurs qu’aux Galeries Lafayette ou qu’au Printemps.

Grâce à mon travail dans le domaine du luxe, j’ai rencontré des gens intéressants. Je remercie beaucoup mon interprète à Paris, Igor K…C’était un personnage étonnant, top model chez Yves Saint Laurent, bel homme, léger, gai, qui plaisait aux femmes. Il m’a appris à m’habiller avec goût et à me sentir mieux dans ma peau. Il m’a souvent donné de bons conseils : « Svetlana, il faut faire attention avec le gris : beaucoup des nuances de gris se marient mal. Mais je suis très content de toi, de ton sac et de tes chaussures, c’est un ensemble exceptionnel ! »

Au début j’étais un peu gênée. Il est bel homme… et moi, pour ne pas être en reste, malgré tous mes complexes, je me suis décidée à prendre des cours théâtre avec une actrice russe, et à améliorer ma façon de marcher, de m’asseoir, de parler et de me mettre en valeur… Il était « homo » et nous sommes vite devenus de « bonnes copines ». Je n’imagine pas de meilleur ami, ni de plus distrayant.

Une de mes amies m’a dit : « Igor m’a fait remarquer que je commençais à perdre mes cheveux. Hier soir, pendant trois heures, je me suis mis des masques… sur les cheveux. » Il était donc tout indiqué pour me donner des leçons d’élégance.         

  

Un jour, brusquement, ma vie a basculé. Elle a pris un tour inattendu. J’ai perdu la tête.

Tout a commencé, à Riga. J’admire cette ville au bord de la Baltique avec son charme d’autrefois. L’odeur du café moulu et des petits gâteaux salés au jambon se mêle à la fumée de la cheminée et à la présence ressentie du gel dans les ruelles de la vieille ville.

 

« Grand gel et soleil, oh, merveille !

Tu dors toujours, charmante amie-

Il est temps, belle, éveille-toi :

Ouvre tes yeux, indolemment fermés,

Cours au-devant de l’Aurore des neiges,

Apparais, étoile du Nord ! »

                            

A. Pouchkine, Le Matin d’hiver, 1829

 

J’aime passer agréablement le temps, me promener, accompagnée du cri des mouettes toujours présentes et des mélodies des musiciens de rue, tout en regardant les maisons colorées des xive, xve, xvie siècles. La cathédrale Saint-Jacques, la maison des Têtes Noires, celles des Trois Frères, témoignent du riche passé marchand hanséatique. On passe d’un lieu à l’autre… et au nord de la vieille ville, on découvre le quartier des ambassades, de style Art nouveau, où j’habitais[8]. La fantaisie architecturale y est de mise, avec des ornements sculptés fantastiques : Vénus aguicheuses, colosses placides, dragons aux sourires entendus, têtes fabuleuses éructant des imprécations muettes témoignent d’une inventivité étonnante.

Sur le toit de la maison dite « des chats noirs », des chats sculptés gardent le bonheur des habitants de Riga. Chez moi aussi, il y avait un des ces gardiens moustachus, mais il est de race angora turque. Entièrement blanc, il a le nez, les oreilles et le bout des pattes rose pâle. Il prend au sérieux son rôle de maître de maison et de gardien de notre ravissant appartement ensoleillé du septième étage. Il s’appelle Lats. Lorsque des amis m’en avaient fait cadeau pour Noël, mon ex-mari lui avait donné ce nom, une plaisanterie inspirée par l’exemple d’amis praguois qui avaient nommé leur chat Dollar. Le lats est la monnaie nationale lettone, dont la valeur est le double de celle du dollar. Notre chat semblait en avoir conscience : il était toujours très présentable. Chaque soir avant d’aller se coucher, il visite tous les coins de l’appartement pour faire peur aux fantômes qui probablement sont restés dans cet ancien grenier transformé en appartement à deux étages avec escalier de bois et Velux. Par ces fenêtres, Lats aime regarder les toits, les flèches des cathédrales, catholique et luthérienne, et les croix dorées sur l’église russe. Seuls les cris des mouettes lui font perdre son calme : ils le rendent fou. J’aimais me couvrir d’un plaid de mohair devant la télé, regarder l’album de S. Vidbergs Erotic Elegies, tout en dégustant la liqueur locale : le balsame de Riga, créé en 1752. Dotée de vertus thérapeutiques, cette potion digestive eut en son temps le mérite de guérir instantanément Catherine II de Russie lors de son passage.

Mon chat sur les pieds, nous regardions les ballets, un programme qu’il adore, tout comme la Formule 1. Il peut les regarder pendant des heures… Probablement que les ballerines et les voitures rapides lui rappellent des souriceaux qui courent. Ici, à Paris, mon chat, son ronron, me manquent terriblement…

Si je veux sortir de la dépression, je sais qu’il me faut fermer les yeux et imaginer le printemps, la rue à Riga, les lilas sous la pluie, zoomer sur une branche et sentir son odeur… Mon âme se remplit de bonheur, de calme, d’harmonie.

Tous les jours à Riga se ressemblaient. Tôt le matin, à sept heures, je sortais allègrement de mon lit, prenais mon kimono et mettais de l’eau à bouillir pour mon café. Et, alors que l’odeur du café moulu emplissait la pièce, j’écoutais Mozart. Mon ex-mari et notre fils Oleg se réveillaient. Je prenais une petite cuiller à café de miel et la gardais en bouche, et cela aussi me permettait de rester longtemps sans stresser, pendant que les hommes prenaient leur petit déjeuner, que j’avais préparé. Ainsi étaient préservés le silence et l’ambiance, jusqu’à ce qu’ils se dépêchent de partir à l’université et au travail. On dit chez nous que le silence est d’or.

Cette vie monotone a brusquement été interrompue par un événement inattendu et qui devait changer ma vie. Un jour, mon amie Irène m’a invitée à passer une semaine à Moscou pour fêter son anniversaire. C’est une dame de grande allure, directrice du service du crédit à la Sberbank, la banque la plus prestigieuse de Russie. La fête s’est terminée par une véritable féerie, avec fontaines de champagne ! Très heureuse et un peu éméchée, je suis tombée et me suis cassé le petit orteil du pied gauche.

De retour à Riga, sans possibilité de sortir pendant deux semaines, je commençais à m’ennuyer. Pour me faire oublier mes malheurs, Oleg, mon fils, m’a inscrite sur un site de rencontres[9] sur Internet et m’a dit gentiment : « Maman chérie, amuse-toi et pratique ton français, s’il te plaît. »

Tout d’abord, je me suis mise à lire des annonces écrites par des femmes françaises. La plupart étaient quasiment identiques. Elles répétaient toutes la même chose : « Je cherche un homme pour partager ma vie, organiser des voyages, la belle vie… » Après en avoir lu un certain nombre et constaté qu’elles ne faisaient que se répéter, je me suis mise à lire des annonces écrites par des hommes. Ils étaient encore plus romantiques : « J’aimerais ressentir l’amour, trouver l’âme sœur pour construire une belle histoire. Je suis prêt à donner mon cœur… » Et là aussi, cette litanie se répétait indéfiniment. Brusquement, l’idée m’est venue de déposer une annonce dans le même registre. Quelles réactions ce romantisme allait-il susciter ? Mais mon mauvais français… posait-il problème ? Notre professeur à l’université nous disait toujours : « Quelle est la différence entre les gens qui possèdent un diplôme supérieur et ceux qui ne sont allés qu’au niveau du bac ? Les premiers peuvent ouvrir n’importe quel livre et acquérir par eux-mêmes des informations dans tous les domaines. »

Que penses-tu, Vosik, ma chère amie, que j’ai fait ? Je me suis dit : « Eh bien ! C’est une bonne idée, Svetlana, je suis fière de toi, tu es bac plus huit ! Est-ce que tu as lu en français quelque chose de plus romantique que le célèbre poème d’Alexandre Pouchkine ? » Et j’ai décidé d’en faire le texte de mon annonce :

 

« Je Vous aimais, peut-être, dans mon âme,

L’amour n’est-il pas tout à fait éteint,

Mais n’ayez plus à redouter sa flamme

Je ne veux pas Vous affliger en vain.

                                                                     

Je Vous aimais. Sans espérer, j’ai su me taire,

Rongé de crainte ou bien de jalousie,

J’aimais d’un cœur si tendre si sincère

Dieu veille qu’on Vous aime encore ainsi. »

                                             

 A. Pouchkine, 1829

 

Il n’y avait rien de plus sincère, de plus troublant et intime que je voulusse ajouter dans cette annonce adressée aux hommes français. Le succès dépassa tout ce que j’avais imaginé. Dans les trois heures qui ont suivi, j’ai reçu sur mon e-mail trois cents réponses d’hommes « désespérés de l’amour et de la vie ». L’équipe du site m’envoya ses félicitations et déclara qu’elle ne se souvenait pas d’avoir jamais enregistré pareil succès. J’étais fatiguée de regarder les photos, les visages de Français, visages mornes ou furieux de gens qui ne pouvaient satisfaire leurs rêves… Quelle tristesse ! Mais, après tout, me dis-je bientôt, ces réponses, ces aveux sincères et délicats étaient-ils vraiment pour moi ? De toute façon, le mérite en revenait à Pouchkine. Et j’éclatai de rire.

Mais tout à coup, ses yeux… son regard de naufragé, oublié du monde... Des yeux qui appelaient au secours et qui imploraient : « Choisissez-moi, s’il vous plaît. » Interdite, je me suis mise à regarder sa photo en silence. De battre mon cœur s’est arrêté… une minute, deux, trois… et encore touk touk… Mes doigts ont frappé le clavier de l’ordinateur : « Puisse le soleil être à votre côté toute la journée et réchauffer tout ce que vos yeux touchent. Avec tendresse de Lettonie, Svetlana. »

Après trois jours de communications on-line ou téléphoniques, Christian a voulu me voir, pour savoir si j’existais réellement. C’était le 10 décembre 2004. Le 11 décembre 2006, nous nous sommes mariés.

Vosik, ma chère amie, tu imagines, une de mes amies de Riga, Marina, véritable sosie de Jacqueline Kennedy, intriguée par cette belle histoire, s’est mise en 2005 à rechercher sur le Net l’homme de ses rêves, en utilisant ma méthode d’écrire des poèmes romantiques dans l’annonce, et comme elle parlait anglais, elle a ouvert un compte sur www.meetic.com et grâce à un célèbre poème de Burns, dans les six mois elle a épousé un grand monsieur d’Australie, un éleveur de chevaux, riche et généreux. Un vrai conte de fées, pourtant bien réel. Aujourd’hui sont très à la mode les sites : www.eDarling.frwww.attractiveworld.net.

Chaque jour, toujours à Riga, Marina recevait de lui des bouquets de roses rouges par Interflora[10]. Moi aussi, de mon côté, j’ai reçu à Riga des milliers de roses que Christian m’a envoyées.

Dès que Marina est arrivée sur le sixième continent, son futur mari lui a donné une grosse somme pour qu’elle puisse se présenter avantageusement à l’hippodrome. Elle lui a porté bonheur : deux de ses chevaux ont gagné. Il aide beaucoup le fils de Marina, qui, comme mon fils Oleg, fait des études à Riga. Marina est très heureuse.

Merci, Pouchkine !

 

     Un an auparavant, j’avais eu un rendez-vous étrange.

     Vosik, ma chère amie, je ne résiste pas au désir de te le raconter !

     Je suis à la terrasse d’un café, ma patience commence à disparaître.

Je m’énerve et je m’ennuie. Je déteste rester assise seule, sous une véranda ou à la terrasse d’un café, à regarder les passants. Je me sens vraiment mal à l’aise. Nous avons convenu, avec mon bon ami, le sculpteur André S.[11], de visiter l’exposition de Modigliani au Palais du Luxembourg, mais il a quarante minutes de retard. J’ai déjà mangé deux gâteaux, un Paris-Brest et un éclair au chocolat, avec deux tasses de café et maintenant je me sens gonflée et malheureuse. Triste et de mauvaise humeur, j’ai retiré de mon sac le carnet d’adresses pour rappeler André, lorsqu’il est apparu sous mes yeux, toujours aimable, léger et souriant avec ses cheveux gris au vent. Il s’est assis à ma table, l’air innocent, a pris le carnet de mes mains et a dessiné un bouquet de fleurs bleues, des bleuets, puis il m’a demandé mystérieusement :

« Qui étais-tu, avant, Svetlana ? »

Mécontente de son retard, je l’ai coupé :

« Je n’en sais rien. »

Il m’a souri des yeux et a murmuré :

« Avant, tu étais un chat bleu. »

Stupéfaite mais curieuse, je lui ai demandé :

« Pourquoi bleu ? »

Il n’a pas répondu, il avait tout à coup l’air d’avoir pris le parti d’en rire et s’est mis à me dessiner un chat pelotonné dans un sommeil béat. Après une longue pause, il m’a dit :

« Parce que tu es rare et étonnante. »

Ma colère a disparu…

Je regardais doucement ce chat dessiné et je me mis à sourire, très contente :

« Oh, André ! Quelle classe ! Avec quelle élégance tu as réussi à me faire oublier l’ennui que m’a causé ton retard. Tu es vraiment quelqu’un de gentil, merci. »

Tout heureux, il m’a repris le carnet des mains et y a inscrit ces mots : « Ces fleurs bleues sont pour le chat bleu, Svetlana. » Je lui ai rendu son sourire et j’ai rangé mon carnet. « On y va ? »

Brusquement, j’ai eu mal au cœur, j’ai compris ce qu’il voulait dire : « Oui, André a raison. Il voit en moi un chat bleu… »

Mystérieusement la couleur bleue est liée à mon coup de cœur pour Christian et ses yeux bleus.

Je suis sûre que la couleur bleue a toujours été ma couleur préférée, mais toute ma vie je l’ai évitée. Dans mon placard, il n’y avait pas de vêtements bleus, même si cette couleur m’attirait mystérieusement : quelque chose en moi résistait à cette attraction. Lorsque j’entrais dans une boutique pour acheter une robe bleue, je sortais avec une robe beige. Toute ma vie, j’ai pensé que j’étais une camomille, pâle, mignonne, évocatrice d’un soleil voilé.

Et aujourd’hui, depuis cinq ans, je suis prisonnière de cette couleur bleue, la couleur du ciel sans nuages, du saphir, tel un gouffre sans fin dans lequel l’œil se plonge, la couleur des yeux de mon Christian… qui m’amène sans plus attendre dans les profondeurs abyssales, ou dans les abîmes vertigineux et sans fin de l’immense avenir. C’est la couleur de l’oiseau bleu des contes de fées, qui représente l’envie d’évasion hors de la réalité ; la couleur qui symbolise la connaissance, l’intelligence, la loyauté, la sincérité. Les premiers chrétiens avaient choisi le bleu pour symboliser Dieu le Père. Aujourd’hui, l’église chrétienne l’utilise le plus souvent comme la couleur de la Vierge : l’art religieux la représente portant des vêtements de diverses nuances de bleu. Dans le langage sacré des Égyptiens, le bleu représentait l’immortalité.

J’ai étudié la thérapie des couleurs à la faculté de médecine à Vladivostok : je sais que l’excès de bleu rend passif, pousse à la frivolité, parfois à la dépression et engendre la fatigue. Pour moi tout comme pour mon mari, Christian, qui adore le bleu foncé, les propriétés de la couleur bleue sont rassurantes, généreuses, et les personnes qui sont en affinité avec le bleu se donnent à fond dans ce qu’elles entreprennent, mais n’aiment pas être jugées.

Christian m’a offert « ma couleur ». Il m’a appris à vivre, et avec lui j’ai repris goût à la vie. Avec l’âge, ses yeux n’ont pas perdu la couleur des bleuets. Quand il me regarde et me sourit, ses yeux s’éclairent d’un rayon de lumière. Je suis sûre que c’est mon amour qui les illumine.

Christian, c’est ma couleur bleue, ma vie colorée, et moi, je suis la lumière de sa vie. Ce n’est qu’un jeu de mots, mais mon prénom Svetlana, dérivé de Svet, se traduit en français par « lumière » ou « monde ». Mon mari et ses amis en ont pris l’habitude et trouvent cela joli. Ils m’appellent Svet, je suis donc… son monde. Un jour, j’ai entendu que Christian disait à un ami : « Avant Svet, je ne vivais pas. »

 

 

                                                                                                      Sveti.  Paris.  2010

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Commentaire de Bernard Tellez le 4 mars 2012 à 13:23

Ce n'est peut-être pas vraiment la faute à Pouchkine, mais à la Dame de pique. Je me souviens de cette phrase qui attira mon attention; "Deux idées fixent ne peuvent coexister longtemps dans le même cerveau." Herman devint fou...

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