Extrait du livre Sveti "J'ai volé le trésor de la France ou lettres de Paris à Vladivostok" 2010.Ed.Paulo Ramand www. paulo-ramand-editions.fr

Je suis passionnée par la poésie d’Anna Akhmatova et fascinée par sa relation mystérieuse avec le prince de Montparnasse, Amedeo Modigliani. Ils se sont rencontrés à Paris en 1910 dans le bar La Rotonde alors que la poétesse était en voyage de noces avec le poète Nikolaï Goumilev. Dès que le jeune couple est apparu dans le café, où le peintre, toujours dans son écharpe rouge, faisait des esquisses des passants au crayon, à l’encre, à l’aquarelle ou au pastel, Modigliani fut incapable de détacher son regard d’Anna. Dessiner, faire des portraits, c’était l’occupation de sa vie : tout était là, et il mettait dans ses lignes légères et aériennes toute sa soif de l’art, de son intérêt pour le monde ; souvent, il payait son café ou son repas d’une ébauche au crayon. Anna n’avait pas une beauté classique, mais son élégance et sa grâce, la souplesse de son corps, son beau visage orgueilleux et las, un peu indifférent, un vrai visage de reine égyptienne, attiraient les regards. Elle était aimable et lointaine. Alors que le couple se préparait à partir, Modigliani, brusquement, traversa la salle et dit à Anna d’un ton passionné : « Madame, je vous en prie, revenez ici demain soir. » C’était un coup de cœur, elle ne pouvait pas résister à son charme et à sa beauté de véritable Apollon. Elle lui répondit, au grand dam de son mari : « Demain, je viendrai. » Et elle est venue… Elle a écrit dans ses mémoires : « J’en suis venue à connaître Modigliani. »

La passion des Russes pour Modigliani est une « maladie russe », parce que son art, doux et sans conflit, est leur idéal du modernisme. Pour les Russes, la page la plus troublante de la biographie de Modigliani est la relation étrange et si émouvante entre ce roi de la bohème parisienne, alcoolique, toxicomane et atteint de tuberculose, et l’aristocratique poétesse russe, un génie du xxe siècle :

 

« Psyché-Brouillonne, est-ce bien toi

Qui te penches ainsi sur moi

Jouant de l’éventail noir et blanc ?

Tu veux en secret m’annoncer

Que tu as franchi le Léthé

Et vis dans un autre printemps. »

 

                    Anna Akhmatova, Poème sans héros, 1913

 

Anna Akhmatova était le symbole de la souffrance russe, malmenée de son vivant en U.R.S.S. pour « érotisme, mysticisme et indifférence politique ». Mais cette année-là, en 1910, ils étaient encore jeunes. Elle avait vingt ans, lui vingt-six, et ils étaient fous amoureux l’un de l’autre. Lui ne buvait pas encore, ne consommait pas de drogues, vivait sa vie de génie inconnu, dans son atelier de la rue Falguière, dans la solitude et la misère, mais il ne se plaignait jamais. Pendant les années 1910-1911, Anna est venue plusieurs fois à Paris et s’est installée dans un appartement près du jardin du Luxembourg. Chaque après-midi, ils se retrouvaient sur un banc : Modigliani était si pauvre qu’il ne pouvait pas payer les chaises sur lesquelles il était si agréable de brunir au soleil. L’été, à Paris, il pleuvait souvent, et ils se cachaient sous son grand parapluie noir, assis sur un banc du jardin du Luxembourg…

Dans les années 1960, Anna a écrit : « Il pleuvait, c’était une pluie chaude. À côté sommeillait le château de style italien et nous récitions à deux voix un poème de Verlaine que nous connaissions par cœur, et nous étions ravis de savoir les mêmes choses.

« Il ne fait pas de doute que ni l’un ni l’autre, nous ne comprenions un point important : tout ce qui avait lieu était pour nous deux prémonitoire de l’histoire de notre vie. La sienne, très courte, et la mienne, très longue. Le souffle de l’art n’avait pas encore calciné, transformé, ces deux existences. Ce devait être l’heure claire et légère avant l’aube du matin. Mais l’avenir qui, comme l’on sait, lance son ombre bien avant que d’entrer, tapait par la fenêtre, se cachait derrière un réverbère, pénétrait les rêves et transformait Paris en une ville effrayante, tapie dans l’ombre, telle que l’a décrite Baudelaire. Tout est divin en Modigliani, mais il avait aussi en lui quelque chose de ténébreux. »

C’est lui, Modigliani, qui a montré à Anna le vrai Paris. Il aimait s’y promener la nuit. Ils sont allés chez le sculpteur Lipchitz pour lire à haute voix du Villon jusqu’au lever du jour. Anna a écrit : « J’étais surprise quand Modigliani trouvait beau… un homme laid et qu’il insistait. J’ai alors pensé : probablement, il ne voit pas les choses comme nous. En tout cas, tout ce qu’on appelle la Mode de Paris – en donnant à ce mot le sens le plus luxueux –, Modigliani ne le remarquait pas du tout. »

Un jour, son modèle lui posa une question surprenante :

« Pourquoi, sur votre tableau, n’ai-je qu’un seul œil ?

— Avec le deuxième, vous regardez à l’intérieur de vous », lui répondit Modigliani d’un ton sans réplique.

Il disait souvent : « Nous, c’est un monde. Les bourgeois, c’en est un autre, très éloigné de nous. »

Anna aussi était pour lui « une autre », mais si désirable ! Quand elle rentrait à Saint-Pétersbourg, il lui écrivait des lettres. Elle lui répondait par des poèmes en russe :

« В синеватом Париже тумане

И наверное свойство

Даже в сон мой вносить расстройство

И быть многих бедствий виною.

Но он мне – своей Египтянке...

Что играет старик на шарманке

А подней весь парижский гул

Словно гул подземного моря,

Этот тоже довольно горя

И стыда и лиха хлебнул[1]. »          

 

« Modigliani regrettait beaucoup de ne pas pouvoir comprendre mes poèmes et il se doutait qu’il s’y cachait quelque miracle », se souvenait Anna.

C’était une femme étonnante, svelte et gracieuse. Son ami, le poète Ossip Mandelstam, lui a dédié ces mots célèbres :

« Вполоборота, о печаль,

На равнодушных поглядела.

Спадая с плеч, окаменела

Ложноклассическая шаль.»

 

Et mi-cachée, oh, ma tristesse

A contemple les tous, indifferent

Et des epaules glisse, se petrifiant

Ce châle en faux-classique baisse.

                             (Version française Taissia Zoueva)

                                 

Elle non plus, n’avait jamais « entendu un peintre parler de beauté avec autant de fougue que Modigliani... » En 1911, il lui demanda l’autorisation de dessiner son portrait.

Modigliani l’emmenait voir les collections égyptiennes au musée du Louvre à Paris et l’encourageait à porter des perles africaines. Anna se souvient : « Il a fait des esquisses de ma tête avec les grandes coiffures des reines et des danseuses égyptiennes… » Il ne l’a jamais dessinée pendant les séances de pose, mais toujours après être rentré chez lui. Modigliani a réussi, avec toute la force de son intuition, à montrer l’image intérieure d’une artiste, le talent de la future célèbre poétesse. Sur ses dessins, la figure d’Anna est statique et stable, comme un sphinx égyptien[2]. Ces dessins, il les lui a offerts. Il y en avait seize. Malheureusement, quinze ont péri pendant la révolution… dans sa maison de Tsarskoe Tselo.

Comme elle l’a dit : « Les soldats les ont utilisés comme papier à cigarettes… » Mais une dizaine d’autres, des nus langoureux d’Anna, ont été retrouvés en 1994. Une Russe y a identifié Akhmatova. Elle les avait retrouvés dans la collection du docteur Paul Alexandre, un ami de Modigliani, lors d’une exposition à Venise. En 2007, le groupe immobilier suédois Ruric a offert un de ces dessins à l’État russe.

Très tôt, presque à la même époque, Anna Akhmatova a perdu les deux hommes de sa vie. Modigliani est mort à Paris, en 1920. La fin de sa vie tumultueuse fut terrible : une nuit, en janvier, il était allé à une beuverie où il s’était soûlé. Il faisait froid et un vent glacial balayait les rues. Ses amis sont partis, le laissant couché, tout seul, sur un banc de pierre. Il s’était retrouvé à la maison, chez lui, rue de la Grande-Chaumière, puis avait été transporté à l’hôpital, là où se trouve aujourd’hui la mosquée de Paris, juste en face du jardin des Plantes. L’artiste y est décédé de la tuberculose et des excès d’alcool et de drogues à l’âge de trente-cinq ans. Ses derniers mots furent : « Douce Italie, douce Italie… » L’époux d’Anna, le poète et officier blanc Nikolaï Goumilev, dont elle s’était séparée, fut fusillé par la Tcheka en 1918.

Après Anna, Modigliani a rencontré d’autres femmes. Mais Modigliani a-t-il aimé cette femme riche, la poétesse et journaliste anglaise Béatrice Hastings, et leur vie pleine de passion orageuse, toute en blanc et noir, très différente de la douceur de son amour russe ? Leurs vraies batailles, leurs affreuses disputes ? Modigliani, dans une crise de jalousie exacerbée par la drogue et l’alcool, alla jusqu'à lui tirer les cheveux dans la rue et à casser les vitres dans sa maison bourgeoise. C’est pourtant exactement à cette époque qu’il a développé son style unique[3], les portraits gracieux et les nudités qui évoquent immédiatement son nom et sa manière étonnante : les « mask-like faces » avec des yeux en amande ou, au lieu des yeux, des trous sombres, avec des nez tordus, des bouches pincées et des cous allongés, un arrangement élégant et frappant de lignes incurvées et aériennes aussi bien qu’une idéalisation saisissante de la sexualité féminine.  

Modigliani a-t-il aimé cette Jeanne Hébuterne, étudiante à l’Académie Colarossi, issue d’une bonne famille bourgeoise et qui fut comme son épouse, dont il eut un enfant à la fin de sa vie, et qui enceinte, s’est suicidée en se jetant par une fenêtre du cinquième étage le surlendemain de la mort du peintre ?

Anna vécut très longtemps (1889-1966) et revint une autre fois à Paris, dans la rue Bonaparte, où elle regarda sa maison et dit tristement : « Voilà mes fenêtres, au deuxième étage. Modi, beaucoup, beaucoup de fois, y venait chez moi… » 

À la fin de sa vie, elle allait devenir une des grandes poétesses du xxe siècle. Dans ses mémoires elle a écrit sur son « Modi ». Elle a évoqué ce célèbre peintre, son sens merveilleux de la beauté, son esprit et son humanisme, et ses œuvres qui réchauffent le cœur : « …tout le côté divin de Modigliani étincelait à travers la pénombre. Il ne ressemblait à personne d’autre au monde. Sa voix est restée pour toujours dans ma mémoire… »

     « Personne ne frappe à ma porte. Seul le miroir songe au miroir, le silence garde le silence. » (Poème sans héros, version française par C. Mouze)

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Commentaire de Svetlana GUYOT le 18 février 2012 à 10:10

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Bonne lecture! 

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