Extrait du livre Sveti http://www.publibook.com/librairie/livre.php?isbn=9782748365528
Ce chapitre concernant la Grande Guerre a été inspiré par les miniatures du romancier Valentin Pikoule* et publié sous le titre :
Mais Paris a été sauvé...
Dans cette miniature je vais beaucoup citer…
Un de nos contemporains russes écrit :
« Il est mort absolument seul, tellement solitaire que personne ne sait rien des dernières minutes de sa vie. »
L’encyclopédie de l’histoire soviétique le confirme :
« Il a péri dans des circonstances obscures (il s’est probablement tiré une balle dans la tête)».
Pour commencer à éclaircir cette histoire de la vie d’un héros russe, on va regarder les cartes…
Ca, c’est le Königsberg prussien et là c’est la Varsovie polonaise. Si on trace une ligne entre eux, c’est exactement quelque part au milieu que se trouve cet endroit mémorable où, en août 1914, s’est décidé le destin de Paris, le destin de la France !
Mais le chroniqueur doit procéder par ordre.
Alexandre Vassilievitch Samsonov[1], né le 2 novembre 1859 et mort le 29 août 1914, est un officier d’état-major russe ayant servi en tant que commandant de l’armée russe pendant la Grande Guerre.
On appelait par plaisanterie Alexandre Vassiliévitch Samsonov : « Samson Samsonych », pour son torse d’Hercule, pour la masse énorme de son corps si encombrant pour un cavalier. C’était un général de cavalerie expérimenté. Il avait terminé l’Académie d’Etat à Saint-Pétersbourg. Général, il avait fait la guerre depuis sa jeunesse. A 18 ans, il subit le baptême du feu durant la guerre russo-turque (1877-1878). En 1900, il commande un détachement de cavalerie lors de la rébellion des Boxers. Par ses expériences au combat, Samsonov se forge une réputation d’officier énergique et compétent.
Ultérieurement, du 20 Février au 10 mars 1905, il a combattu contre les Japonais. La bataille eut lieu à Moukden, aujourd’hui Shenyang, en Mandchourie et mit aux prises 276 000 soldats russes, sous les ordres du général Kouropatkine, et 270 000 soldats japonais sous les ordres du maréchal Iwao Oyama. Les trois-quarts de la cavalerie russe y étaient engagés sous le commandement du général von Rennenkampf. La bataille eut lieu en plein hiver, la région était enneigée et sous une température frôlant parfois 20 degrés au-dessous de zéro. Le plan du maréchal Oyama était de former un croissant avec ses cinq armées, afin d’encercler Moukden et de couper toute éventuelle retraite de la part des Russes. Le 20 février 1905, les Japonais attaquèrent le flanc gauche des forces russes. Le 27 février, la 4earmée japonaise attaqua le flanc droit. Le même jour, la 3e armée se mit en mouvement en un grand cercle au nord-ouest de Moukden. En mars, l’action sur le terrain était plutôt freinée par de lourdes pertes chez les Japonais. Le mouvement russe d’est en ouest fut mal coordonné. Les 1ère et 3ème armées russes furent réduites au chaos. Le général Samsonov accusa le général von Rennenkampf de ne pas lui avoir porté assistance.[2] La rivière Houn-Ho étant gelée, les Japonais purent la traverser sans peine et poursuivre les Russes. Le général Kouropatkine ordonna la retraite. Le 10 mars 1905, les Japonais occupèrent Moukden, au prix de lourdes pertes : 70 000 morts et blessés. Ils arrêtèrent le combat à 30 km des forces russes en retraite (60 000 morts et blessés, 30 000 prisonniers). Les Français avaient une mission militaire auprès de l’armée japonaise. Au titre d’officiers étrangers observateurs, ils suivront sur le terrain toutes les opérations militaires pour observer le déroulement de la bataille de Moukden. Le gouvernement français détachera un contingent en Mandchourie, pendant toute la durée de la guerre russo-japonaise jusqu’à la conclusion de la paix. Ils ne quittèrent le sol japonais, pour rentrer en France, que le 22 janvier 1906.
Après la bataille sous Moukden[3], Samsonov est venu sur le quai de la gare directement après l’attaque, juste avant le départ du train, alors que le général von Rennenkampf montait dans le wagon. Samsonov lui a flanqué un coup de fouet dans sa figure rougeaude :
« Et voilà pour toi, général, un souvenir. C’est pour l’éternité. Garde-le ! »
Rennenkampf s’est caché dans le wagon. Samsonov, furieux, secouait son fouet après le train qui s’éloignait :
« J’ai conduit une attaque de cavalerie, en espérant que cet empoté de von Rennenkampf allait me protéger sur les flancs et me couvrir, mais lui, il est resté planqué pendant toute la nuit aux chiottes et n’a même pas montré le nez. »
En 1908, Samsonov a été nommé général-gouverneur à Tachkent et il a beaucoup contribué au développement de cette région. Il a labouré de nouveaux terrains, foré des puits artésiens dans le désert, installé des canaux d’irrigation dans les steppes stériles.
Lors de l’été 1914, il a eu 55 ans, il était marié avec une jeune et belle femme et il avait deux petits enfants.
Fuyant la canicule de Tachkent, le général-lieutenant est parti avec sa famille pour Piatigorsk où il rêvait de passer ses vacances, pour se soigner dans une station thermale.
Mais, le premier juillet, retentit le coup de feu tiré par l’élève de gymnase. Gavrilo Princip[4]. C’était un étudiant serbe de Bosnie-Herzégovine, se disant nationaliste yougoslave. C’est ce coup de feu qui a incité Jaroslav Gashek à commencer son roman sur Les aventures du brave soldat Shweik par les mots : « Mais on l’a tué, Ferdinand ! »
« L’archiduc autrichien a été tué par les serbes », disait Samsonov à sa femme, « et ils ont bien fait de le tuer. Espérons seulement que ce coup ne se retournera pas contre nous, et ne va pas déclencher une grande guerre telle qu’on n’en a jamais encore connu. »
« Vous pensez, Alexandre Vassiliévitch, que la Russie va s’en mêler ? » a demandé sa femme.
« Ah Katenka ! Si elle ne le fait pas, on l’obligera bien à se défendre… »
C’est ainsi qu’est arrivée la période de l’histoire mondiale que toute l’humanité a appris à connaître sous le nom officiel de « crise de juillet ».
Tout au long d’un mois de juillet, chaud et étouffant, l’Europe a dormi d’un sommeil agité.
Les diplomates parcouraient fébrilement les textes des traités et dans les états majors les militaires ouvraient les coffres-forts pare-balles, sortant les cartes (plans) de déploiement des troupes pour les combats…
La Russie ne déclarait pas la guerre à l’Allemagne, mais cette dernière déclarait la guerre à la Russie.
Samsonov est revenu du télégraphe de Piatigorsk à son l’hôtel :
« Quand on attaque la Russie, la Russie doit se défendre » dit-il à sa femme. Katenka, prends les enfants et rentre à Tachkent et moi, on me réclame à Saint-Pétersbourg… Il paraît qu’on me donne toute une armée ! »
Lorsqu’ils se rencontrent, le ministre de la Défense Soukhomlinov à Saint-Pétersbourg, lui dit :
« Ah, vous voilà, mon cher… Quels grands événements nous sommes en train de vivre, n’est-ce pas ? Actuellement les Allemands sont déjà aux abords de Paris, une bataille violente se déroule sur la Marne et les Français appellent les Russes au secours. Nous devons marcher sur la Prusse-Orientale en direction de Königsberg ! On vous donne la deuxième armée qui ira de la Pologne au sud des marais Mazures et la première qui marchera sur la Prusse, en contournant les marais Mazures au nord.
« Qui va prendre le commandement de la première armée ? » a demandé Samsonov.
Soukhomlinov a appuyé sur la sonnerie de son bureau.
« Appelez Pavel Karlovitch » a-t-il dit à son adjudant.
En balançant son énorme ventre, et reniflant fortement à cause de son obésité voici qu’entre dans le cabinet ou plutôt que roule sur ses courtes jambes… ce traitre de Rennenkampf !
« Voilà, votre voisin du flanc droit », a dit Soukhomlinov à Samsonov, « d’ailleurs, vous vous connaissez. Les tenailles de vos armées doivent se refermer derrière les marais Mazures où vont sombrer toutes les troupes prussiennes… »
Des foules assiégeaient les rédactions des journaux. Les Parisiens attendaient la nouvelle de l’offensive russe et les Berlinois attendaient que l’armée allemande entre à Paris…
L’Ambassade russe à Paris calmait les diplomates français, en déclarant qu’à présent la situation sur la Marne allait brusquement changer : la Russie avec ses deux armées à la fois faisait irruption en Prusse-Orientale.
On a écrit sur ce sujet, on écrit et on écrira encore longtemps…
On sait que l’armée russe s’est mobilisée en 40 jours et l’armée allemande en 17 jours (cela se comprend, car l’entendue de la Russie n’est pas comparable avec le territoire de l’Allemagne !)
Mais si on enlève 17 de 40, on saura que l’Allemagne a 23 jours en réserve. Pendant ces 23 jours, le kaiser, après avoir passé par la Belgique, doit avoir le temps, d’écraser la France et après cela, en utilisant les transports par chemins de fer parfaitement organisés, de déplacer toutes ses forces contre l’armée russe qui pendant ce temps-là, continue à mobiliser et à regrouper ses troupes.
Cependant la situation de Paris était déjà si désespérée que deux armées russes, celles de Samsonov et de Rennenkampf, se sont lancées dans la bataille le 4 août, avant la fin de la mobilisation.
Le plan de Schlieffen (Le plan Schlieffen est une organisation minutieuse des forces armées allemandes mise en pratique lors de la Première et à l'origine du Plan jaune de la Seconde Guerre mondiale).[5] Conçu en détail et prévoyant l’entrée à Paris, ce plan a échoué aussitôt que le soldat russe a mis le pied en Prusse-Orientale, car maintenant les Allemands étaient obligés d’affaiblir leur pression sur la France et d’envoyer des troupes contre la Russie avant ces 23 jours prévus par leurs stratèges.
Maintenant, le dessous de cette affaire est clair pour le lecteur !
Mais nous, les Russes, nous n’avons pas étouffé les Allemands sous le « nombre ». Les faits sont vérifiés depuis longtemps : l’armée du kaiser en Prusse était 1,5 fois plus nombreuse que les troupes russes. Le général allemand Maximilian von Prittwits, ayant appris que le corps du général allemand Hermann von François, était déjà entré au combat, lui a ordonné de reculer, mais il a reçu une réponse arrogante :
« Je ne vais reculer que lorsque j’aurai écrasé les Russes. » Ah ! Ca alors ! Et les généraux allemands ont poussé leurs soldats à l’attaque, en rangs pressés, avec drapeaux, chants et fanfares. Les Allemands écrivent :
« C’était comme si l’enfer s’était déployé devant nous… on ne voyait pas l’ennemi. Il n’y a que le feu de milliers de fusils, de mitrailleuses et d’artillerie. »
Auparavant le général allemand François avait eu le temps de se vanter à la radio d’avoir remporté une victoire (imaginaire) sur les Russes.
Mais il lui (François) fut impossible de reculer. Il fut obligé de fuir en abandonnant toute l’artillerie.
C’était le jour de l’écrasement total de l’armée prussienne et ceux des Allemands qui savaient courir ont battu tous les records… Dans les chroniques de la gloire militaire russe s’est inscrite une nouvelle page sous le nom Le Gumbinnen ! Contraint par de la défaite de Gumbinnen, le général allemand Moltke commet alors l’erreur de prélever deux corps d’armées au complet du front de France où les masses allemandes ont commencé de déferler et de les transfèrer précipitamment en Prusse-Orientale. C’est l’origine de l’arrêt des troupes allemandes à la bataille de la Marne (à 20 km de Paris) !
Churchill[6] ne peut nullement être classé parmi les amis de la Russie, mais après la guerre il a lui –même reconnu :
« Peu nombreux sont ceux qui ont entendu parler de Gumbinnen et presque personne n’a correctement apprécié le rôle remarquable qu’a joué cette victoire. »
En revanche, cette victoire a reçu une appréciation bien méritée au Grand Quartier Général du kaiser Wilhelm II :
« Pritvits et François doivent battre en retraite », a-t-il ordonné.
Gumbinnen ouvrait le chemin vers Königsberg ; les journaux berlinois hurlaient au monde entier que sur le territoire de la Prusse innocente avaient fait irruption les hordes sauvages aux yeux obliques qui coupaient le ventre des respectables « burghers » et cassaient avec des crosses les crânes des bébés. En réalité même les bourgmestres des villes prussiennes occupées par les Russes remarquaient que, vu les circonstances, les choses se déroulaient correctement. Un témoin allemand de cette époque a écrit :
« Il est vrai, qu’un soldat a coupé un morceau de soie du mobilier pour envelopper ses pieds, faute de chaussettes. Cependant cela n’allait pas plus loin que de manger et de boire, mais les intérêts de la population n’ont pas été touchés. Après Hiroshima et Nagasaki, après les atrocités en Corée, quand je me souvenais des jours passés au front russe en 1914, je me les imaginais comme des contes de fée de l’époque du romantisme chevaleresque ! »
Les Russes entraient dans les villes d’où les allemands s’enfuyaient, sans avoir le temps de fermer la porte de leurs appartements et de leurs magasins ; dans les cuisines des poêles chauffaient encore, les ampoules éclairaient encore les salons, les cafetières chaudes étaient sur les poêles. Et aux murs des maisons il y avait des oléographies bigarrées, représentant des monstres dans des « joupans » (vestes) rouges et des charovaris (pantalons larges) avec des lances à la main ; de longs cheveux pendaient le long de leur dos jusqu’au coccyx. De leurs bouches béantes sortaient des crocs acérés comme des poignards, et leurs yeux étaient des soucoupes rouges. Sous les images, pour écarter tout malentendu, il était écrit :
« Le cosaque russe. Il mange le chair crue des bébés allemands. »
« Oh ! Les cosaques, les cosaques ! » soupiraient les allemands dans les rues.
« Pourquoi avez-vous si peur d’eux ? » demandaient les officiers.
« Les pasteurs nous avaient déjà prévenus, depuis longtemps, dans leurs prêches, que dans les bois sombres de la Sibérie où l’homme civilisé n’avait encore jamais mis le pied, vivaient des bêtes, des créatures farouches – les cosaques. Si la guerre commençait, les Russes exciteraient ces bêtes contre notre pauvre Prusse. »
Dans les villes occupées par les Russes les habitants fugitifs revenaient des bois. On leur a ordonné d’ouvrir leurs magasins et de continuer leur travail dans les ateliers. Si on ne trouvait pas le patron du magasin, les Russes le fermaient et le commandant mettait les scellés sur les cadenas. La majorité des Allemands, qu’on ne pouvait guère appeler pauvres, faisaient volontiers la queue pour avoir la ration du soldat russe. On n’arrachait pas des murs les oléographies représentant les cosaques : c’était pour le contraste…
Une fois dans la nuit profonde, pendant une halte dans les bois, Samsonov a été réveillé par le chant divin d’une forte voix masculine perçant le silence. Les cosaques du convoi se levaient :
« On chante tellement bien. Si on allait voir ? »
Alexandre Vassilievitch Samsonov les a suivis au fond du bois prussien. La lune brillait et dans une clairière, ils ont vu un officier allemand au visage bien rasé comme un acteur qui serrant sa main contre son cœur et d’une voix bien posée, déversait son âme dans un air d’opéra. Samsonov pensif se tint longtemps près de lui, les doigts crispés d’émotion…
« Je suis le grand Tanhauser », a dit soudain l’allemand, « mais on ne peut plus faire revenir mon Elisabeth. Elle est morte.»
Les cosaques se sont apprêtés à l’emmener au feu du camp russe, mais le chanteur fou a commencé à se débattre avec fureur.
« Laissez-le, le pauvre », a ordonné Samsonov. « Probablement, il n’a pas pu supporter la défaite de son armée, si réputée. Que Dieu le garde ! »
Paris et Londres suppliaient Saint-Pétersbourg de harceler sans relâche les Allemands.
Des bords de la Neva, les télégrammes se multipliaient en direction de Varsovie ; les « Renaults » roulaient à toute vitesse de la Pologne vers la Prusse, ensevelissant dans des nuages de poussière les membres de l’Etat-major arborant leurs multiples décorations, et qui poussaient littéralement Samsonov au dos.
« Les alliés exigent de nous que nous allions de l’avant – En avant ! » Alexandre Vassilyevitch Samsonov préssentait que cette avance était une erreur pour les Russes :
« Après la bataille sous Gumbinnen, Rennenkampf a disparu quelque part dans les bois. Il s’est tu et n’a pas donné signe de vie. Comme s’il était crevé» a juré Samsonov. « J’ai peur que ce ferflukhter (all.) (equivalent à l’expression française « brebis galeuse » - note de l’auteur) ne me joue le même « tour » qu’il m’a joué sous Moukden en 1905 ! Alors nous allons tous nager dans le sang ! »
Il se trouve que dans les Etats-majors allemands on connaît le heurt des deux généraux sur le quai de la gare de Moukden et les allemands tenaient compte même de cette bagatelle. Maintenant le Kaiser a remplacé Prittwits et François destitués.
Il disait, en jouant sur les mots :
« On a besoin de quelqu’un qui ait des nerfs solides : ce fut Erich Ludendorff, prélevé directement dans les tranchées (nerfs solides) et de quelqu’un qui ignore les nerfs, qui garde toujours son sang-froid. Ce sera Paul von Guindenbourg (« sans nerfs »). A ceux deux, ils mettent un terme à la retraite de l’armée allemande. Ils se réunirent et livrérent une nouvelle bataille contre les Russes, à Tannenberg, près des marais Masures.
L’armée de Samsonov s’était détachée de ses arrières et s’enfonçait de plus en plus au fond des bois et des marais. Il manquait de câbles de télégraphe pour assurer la communication entre les divisions. Les convois de l’intendance s’étaient désespérément attardés. La voie étroite des chemins de fer allemands ne pouvait pas prendre sur ses rails l’axe élargi des wagons russes. A cause de cela, les wagons de l’intendance, et les munitions chargées quelque part tout près de la frontière, formaient des terribles embouteillages sous Mlava.
« S’il y a un embouteillage des transports», a dit Samsonov, - « qu’on fasse rouler les wagons civils au bas du talus pour libérer la voie à de nouveaux train spécialisés »
Varsovie a répondu honnêtement au général Samsonov qu’après Mlava il n’y avait pas de talus.
Les soldats de l’armée de Samsonov, marchaient dans le sable profond – 12 heures par jour sans avoir de halte.
« Ils sont exténués » déclarait Samsonov. « Le territoire est dévasté, il a longtemps que les chevaux n’ont pas mangé d’avoine, les vivres manquent… »
Samsonov occupe Soldaou : l’armée russe est attaquée par la population allemande. Au couvre-feu, elle est mitraillée depuis les fenêtres des habitations. Les vieilles mégères prussiennes déversaient de l’eau bouillante sur les têtes des soldats et des enfants allemands accouraient vers des blessés russes, tombés sur le pavé, et leur crevaient les yeux avec des cailloux. Les Allemands avaient un réseau d’espionnage parfaitement réglé. En battant en retraite, ils laissaient sur leurs arrières des tas de soldats déguisés en soutanes de pasteurs ou le plus souvent – en robes de femmes. La majorité fut démasquée.
« Mais un plus grand nombre encore n’ont pas été capturés », rapportait Samsonov à l’état-major, en éclairant la carte avec une lampe de poche :
« Mais où donc est ce putain de Rennenkampf avec son armée ? »
La Première armée de Rennenkampf sous le « plan du Danger jaune » (nom d’opération militaire, ainsi baptisée par l’Etat-major de Saint-Pétersbourg), n’a pas consenti à se réunir à la Deuxième armée de Samsonov. Et les généraux allemands Hindenburg et Ludendorff, ont remarqué tout de suite cette « immobilité inconcevable » de Rennenkampf. Cependant l’Etat-major russe savait que Rennenkampf s’était écarté de son chemin, mais ne savait pas pourquoi. Il n’avait pas corrigé son itinéraire ; ainsi Samsonov s’est trouvé seul à seul contre les forces militaires allemandes réunies en rangs serrés. Hindenburg et Ludendorff ont passé une nuit dans le village de Tannenberg à écouter le tonnerre d’un combat acharné gronder au loin.
A ce moment, on leur a apporté le télégramme de Samsonov, adressé à l’Etat-major à Saint-Pétersbourg. Mais les Allemands avaient réussi à décoder le code secret russe et des messages radio entre les généraux russes. Ils comprennent aussitôt que les deux armées ennemies sont beaucoup plus éloignées qu’ils ne le pensaient. Ludendorff déclare :
« Cent mille séparent l’armée Samsonov de l’armée Rennenkampf ».
Hindenburg et Ludendorff décident d’attaquer l’armée du général Samsonov. Connaissant la haine qui sépare Samsonov de l’autre général russe, Rennenkampf, ils font le pari que ce dernier hésitera à le secourir. Les Allemands ont commencé par attaquer les flancs de l’armée de Samsonov, et Samsonov ne sachant pas que ses flancs avaient déjà été écrasés continuait de faire avancer le centre de son armée. Deux de ses corps d’armée se sont lancés sur le chemin fatal ! L’armée a été renfermée dans un carré bientôt entouré par les troupes de Hindenburg. Pari (entre les généraux allemands, Guindenbourg et Ludendorff) gagné. Les 150 000 Russes de Samsonov sont bousculés à Tannenberg et leur retraite est coupée. La bataille de Tannenberg qui opposait l’Allemagne et la Russie, fut une sévère défaite pour cette dernière, qui perdit pratiquement une armée entière. La semaine suivante, sur les bords des lacs et des marais de Mazures, le général Rennenkampf est à son tour défait. Mais les deux armées ne se débandent pas et jusqu’à la fin de 1917, les Russes continueront de faire pression sur la frontière de Prusse-Orientale. En France, dans le même temps, le général Joffre remporte la contre-offensive miraculeuse de la Marne. Le front est désormais stabilisé pour de longues années…
Il est vrai que rien n’y était encore clair. Des rumeurs sont parvenues que d’abord Samsonov n’était pas parmi les encerclés. Mais fidèle au devoir, Samsonov, est allé en personne, à cheval, sous les balles, au milieu de son armée entourée.
Il paraît, qu’il a déclaré alors aux membres de l’Etat-major : « Je serai là où seront mes soldats… Les plates-formes blindées qui allaient et venaient sur les rails déversaient sur l’armée des obus de gros calibre. La police prussienne et les habitants, guidés par des dobermans, en traînés à attraper les criminels, couraient les bois à la recherche des blessés russes. Un témoin dit : « L’exécution de nos ambulanciers est devenue une chose habituelle. »
Dans les camps allemands sont apparus les premiers prisonniers auxquels on donnait à manger une soupe brune d’épluchures de pommes de terre : et cinq ou six jours de suite on ne changeait pas les pansements aux blessés.
« En principe » se souvenait un soldat russe de l’armée de Samsonov - « les allemands ne faisaient pas trop de façons avec nous et ils essayaient de se débarrasser de nous tout de suite, en nous achevant à coups de crosses de fusils. »
Un officier russe blessé, plus tard évadé du camp, écrivait dans ses Mémoires : « Les Prusses me traitaient avec tant de soins qu’ils m’ont cassé, je ne me souviens plus comment (j’ai perdu connaissance), une jambe saine… En chemin ils fumaient et discutaient de ce qu’on allait faire de moi. L’un d’eux, proposait de tuer sur-le-champ « ce chien russe ». Un autre d’écraser mon visage avec leurs talons, un troisième, de me pendre… »
Ludendorff « causait » avec des blessés dans une bonne langue russe et Hindeburg les interrogeait dans un russe cassé : « Où est votre général Samsonov ? »
« Il reste avec son armée. » lui ont répondu des officiers russes.
« Mais votre armée n’existe plus » sifflait le général allemand.
« L’armée se bat encore… »
Dans les bois et les marais, l’armée russe, cible de balles de mitrailleuses sur des chemins non protégés, attendue au passage par des blindés, sous le feu de l’artillerie lourde de Krupp, ne se rendait toujours pas. Elle tentait de faire une brèche.
Les archives de cette époque nous donnent des images bouleversantes du courage et de l’héroïsme des soldats russes…Le temps passait. Un temps terrible pour l’armée russe. Il pleuvait. Une pluie torrentielle tombait sans arrêt. Et il n’y avait aucune possibilité de se sortir de ces marécages. Les soldats tombaient vivants. Le scorbut, le typhus ont cassé des centaines de soldats chaque jour. Ils tombaient et mouraient en pleine marche.
La nuit, les Allemands, perçant avec des projecteurs l’obscurité des bois, nettoyaient les buissons à coups d’explosifs, qui éclataient rien qu’en effleurant les feuilles. C’était un cauchemar. Hindenburg et Ludendorff étaient obligés de reconnaître que le soldat russe était extrêmement résistant. Les journaux allemands écrivaient ouvertement :
« Toute cette tentative d’ouvrir une brèche, c’était pure folie, et en même temps un exploit héroïque… le soldat russe résiste malgré de lourdes pertes. Il se bat même quand la mort est inévitable pour lui. »
L’historien américain Barbara Takhman écrivait dans son livre (ce livre a été le livre préféré du président John Kennedy) que Samsonov, tourmenté par une crise d’asthme, essayait de sortir de l’encerclement à pied ! Les allumettes manquaient depuis longtemps. On n’avait rien pour éclairer la boussole ; les soldats marchaient dans le noir de la nuit ; se tenant par les mains pour ne pas se perdre ; Samsonov se trouvait aussi parmi eux. A une heure du matin, il a pénètre dans l’obscurité d’un bois, là où il faisait le plus noir. Dans le silence de la nuit, le coup de feu a retenti. Les officiers de l’Etat-major ont essayé de retrouver son corps, mais ils n’ont pas pu… »
Il s’est tiré une balle dans la tête ?! Mais… est-ce vrai ? J’ai, maintenant, entre les mains un livre rare : « Les mémoires de ceux qui avaient échappé à l’encerclement ». Un officier a écrit qu’il avait vu Samsonov par la dernière fois à la lisière du bois, penché sur une carte. Soudain, une immense colonne de fumée a couvert notre Etat-major. Un des obus a cogné contre le tronc de l’arbre et a tué le général sur place… »
Où est la vérité ? Nous ne le saurons jamais !
La nouvelle de la mort de Samsonov a tardé d’arriver au peuple russe ; des légendes obscures ont couru encore longtemps, et selon lesquelles, on l’aurait vu dans un camp des prisonniers de guerre, derrière les barbelés, où il se cachait vêtu d’une blouse d’un simple soldat.
Sa veuve, Ekatérina Alexandrovna, sous le drapeau de La Croix Rouge ! a traversé la ligne du front et les Allemands lui ont montré le tombeau de son mari. Elle ne l’a reconnu que grâce au médaillon où il gardait de petites photos d’elle-même et de ses enfants. Madame Samsonova a fait ramener les restes de son mari dans son pays natal et Alexandre Vassilievitch a été enterré dans le village d’Egorovka de Kherson.
Dans l’un des premiers livres soviétiques consacrés à son armée, cet hommage lui est rendu : « Il est traditionnel de garder le silence devant le corps la dépouille d’un soldat mort… c’est une exigence de l’éthique militaire, et personne ne peut affirmer que le général Samsonov n’a pas mérité cet honneur. »
En 1914 les Allemands étaient si pressés d’éterniser Hindenburg qu’on a édifié son monument à Berlin avec des planches de bois. Il y avait là un tas de clous rouillés et des marteaux. Celui qui voulait exprimer son respect pour la clique des militaires du Kaiser prenait le marteau et enfonçait un clou dans le monument… Paul von Hindenburg, vainqueur de Tannenberg (les Russes ont dit aussi des marais des Mazures), devient feld-maréchal. Son prestige dans le peuple est immense… et bien sûr dépasse sa véritable valeur, comme c’est aussi le cas de son homologue français le général Joseph Joffre, vainqueur de la Marne.[7]
Ayant tout fait pour la fascisation de l’Allemagne, le feld-maréchal Hindenburg a remis le 30 janvier 1933 le pouvoir à Hitler, et il est mort peu après. Hitler organisa son enterrement de façon somptueuse, à l’endroit même où, près du village de Gumbinnen, les troupes de l’armée de Samsonov avaient été encerclées. En blouse marron de groupe d’assaut avec un grand couteau de boucher à la ceinture, Hitler prononça un discours sur la dépouille, menaçant du poing en direction de l’URSS. Après il baisait les mains des grandes filles de Hindenburg.
Ludendorff n’est pas allé aux funérailles, car il enviait la gloire trop manifeste du maréchal défunt…
On inculquait aux Allemands naïfs l’idée qui Hindenburg avait fait prisonniers 90 000 soldats russes, mais c’était un mensonge. Car toute l’armée de Samsonov comptait en tout 80 000 hommes.
Maintenant, nous connaissons la comptabilité de cette bataille : il n’y a eu que 30 000 prisonniers d’officiers et de soldats russes, plus de 20 000 se sont ouvert avec leurs baïonnettes le chemin vers la patrie ; 20 000 autres sont restés blessés sur le champ de bataille, d’autres ont péri ou disparu.
L’Etat-major allemand a été obligé de reconnaître : « Les Russes se sont battus comme des héros et aucun sacrifice n’a été trop grand pour eux, pour sauvegarder l’honneur de leurs armes ! »
Nos historiens ont fait un travail énorme pour élucider le problème des responsabilités et pour déterminer ce que nous avons gagné et ce que nous avons perdu. Maintenant on est en mesure de conclure :
« Cette opération en Prusse orientale est devenue l’exemple parfait de l’abnégation de l’armée russe pour assurer la victoire commune des alliés. »
Dans les années vingt, quand notre pays endurait les conséquences de la destruction, du blocus économique et de la famine, nos ex-alliés essayaient de soutirer à l’URSS les vieilles dettes (datant de l’époque du tsar). Un ouvrage a alors paru chez nous, en Russie, avec le titre caractéristique : « Qui est débiteur ? » La question y est posée directement : « Qui doit à qui ? ». Les Russes à vous ou vous aux Russes ? »
La destruction totale de l’armée de Samsonov a été jetée sur la balance de l’histoire impassible : le courage de nos soldats a sauvé Paris en août 1914 !!!
Et c’est exactement par cette raison que le « plan « jaune » de Schliffen » a aussitôt échoué et que des hommes raisonnables à Berlin ont alors déjà compris que l’Allemagne avait perdu la guerre.
Elle ne l’avait pas perdue à la table de Versailles en 1919, elle l’avait déjà perdue en août 1914, dans les marais Masures. Mais cela a été payé à un prix très élevé, au prix du sang russe…
Oui, l’armée a péri. Oui, elle s’est sacrifiée. Grâce à sa perte, Paris a été sauvé de l’occupation. Et c’est là le verdict actuel de la justice historique.
Et cette conclusion est indiscutable ! La victoire surprise des Allemands sur les Russes à Tannenberg révèle aux Européens les plus avertis que cette guerre sera longue et sans pitié…La crise économique qui a suivi cette guerre a provoqué deux plus sévères dictatures de l’histoire : fascisme en Allemagne et bolchevisme en Russie. Et en conséquence, elle a détruit ces pays…
Il nous reste une dernière chose à considérer, le rôle de Rennenkampf.
Quand des marais de la Prusse l’armée de Samsonov a cessé de répondre à la radio, le commandement a ordonné à Rennenkampf de déployer son armée vers le sud pour éclaircir la situation. Pavel Karlovitch Rennenkampf, après avoir reçu l’ordre, est monté en voiture ; le moteur s’est mis en marche – et a emporté le général à l’arrière du front…
Une histoire aussi tragique appelle une fin classique où la vertu triomphe et le mal est puni.
Cette fin existe et ce n’est pas moi qui l’ai inventée !
Le lieu de l’action est Taganrog, le temps est mars 1918. F. J. Smokovnikov (un petit bourgeois de Vitebsk) travaillait dans son potager, près d’une des maisonnettes de la banlieue de la ville. Il était déjà vieux et on voyait bien qu’il ne se connaissait pas beaucoup à la culture maraîchère.
Les voisins avaient déjà remarqué que le maraîcher avait peur des « blancs », et qu’en même temps il avait peur des « rouges », mais en revanche, il attendait les occupants allemands : « Les Allemands viendront, ils frapperont du poing – l’ordre sera rétabli !
La nuit, on a frappé à sa porte :
« Camarade Smokovnikov ouvrez, s’il vous plaît. »
Il a ouvert la porte. Les gens de « Vetcheka » se tenaient sur le seuil :
« Camarade Smokovnikov, êtes-vous bien Rennenkampf ?! »
« J’entends ce nom pour la première fois. Qui est-ce, ce Rennen… »
« Alors, venez. Vous avez assez fait l’idiot ! »
L’obèse rougeaud auquel on se referrait dans le « Danger jaune », (le nom de l’opération militaire russe que a échoué dans les marais Mazures), avait une physionomie si caractéristique et ses portraits étaient si fréquents dans les pages des journaux, qu’il était impensable de nier plus longtemps. Rennenkampf comprenait que les bolchéviks ne lui caresseraient pas la tête pour avoir en 1905 commandé les pelotons d’exécution en Sibérie. Mais les bolchéviks se référaient aussi aux derniers événements du front :
« Allez, racontez-nous. Comment avez-vous trahi l’armée de Samsonov ? »
Le pouvoir du tsar n’avait pas réglé ses comptes avec lui. Le contre - espionnage blanc de Vrangel avait également laissé échapper le « maraîcher ». Et voilà, qu’il devait répondre de la perte de l’armée de Samsonov, devant le pouvoir soviétique…
Le châtiment pour les événements d’août 1914 était inévitable et le Tribunal révolutionnaire lui a infligé la peine de mort.
« Exécution (v raskhod) », comme on disait à cette époque…
Fin…
« Pour l’historien qui considère le rôle qu’a joué un personnage dans la réalisation d’un grand but, il y a des héros ; pour l’artiste qui considère ce personnage dans ses relations avec tous les aspects de la vie, il n’y a pas et ne peut pas y avoir de héros, il n’y a que des hommes…
Tous ceux qui ont fait la guerre savent comment les Russes accomplissent leur tâche lorsqu’il s’agit de se battre, et comme en revanche ils sont peu capables de décrire ce qu’ils ont fait avec la vantardise nécessaire en pareil cas.
Tout le monde sait que dans nos armées cet office, la rédaction des rapports et des relations, est généralement rempli par des étrangers… »[8]
*Valentin Savvitch Pikoule est l'auteur, de romans maritimes et historiques. Les critiques le qualifient négligemment de «Dumas russe» et d’«historien de romans feuilletons», mais le public a lu ses romans avec plaisir et intérêt. Parmi ses œuvres les plus connues on peut évoquer Le Chevalier d'Éon et la guerre de Sept ans (1972), roman consacré à l'espion français le chevalier d’Eon, qui agissait en Russie au XVIIIe siècle.
Pikoule a habité à Riga. Son succès inattendu est survenu en partie avec le roman Le Favori (1984), situé à l'époque de l’impératrice russe Catherine II la Grande. Il a également écrit des nouvelles, dont une intitulée Mais Paris a été sauvé…se réfère à la Première Guerre Mondiale. J’ai eu le plaisir et l’honneur de recevoir de la famille de l’auteur l’autorisation personnelle d’en faire la traduction française.
[2] Histoire de l’Armée russe. Général Serge Andolenko. Editions Flammarion, 1967. Ce conflit entre les deux hommes aura des répercussions jusqu’aux préparatifs de la Grande Guerre. La même situation tragique se répétera à la bataille de Tannenberg
[6] Churchill, Winston S, The Unknown War, The Eastern Front,Toronto, The Macmillan Company of Canada Ltd.
[7] Alexander Soljenitsyne, La Roue rouge. Août 14., Fayard., N.N Golovine, The Russian Campaign of 1914., Hugh Rees Ltd, Londres, 1933., Gert von Hindenburg, Hindenburg 1847-1934, Soldier and Statesman, Hutchinson&Co, Londres, 1935, Erich Ludendorff, My War Memoiries 1914-1918,Hutchinson&Co, Londres.
[8] Comte Léon Tolstoï « Archives Russes » - 1868
Bienvenue dans
Auteur et Éditeur
23 mai 2012 à 28 mai 2012 – 17, rue Maguire, Montréal, Québec
S'inspirant de la scène urbaine et de récents voyages, Luc Deschamps nous présente des huiles, pastels et encres représentant des moments dans la vie de tous les jours des gens d'ici et d'ailleurs. …
Organisé par Luc Deschamps | Type : exposition-vernissage-exhibition
0 Commentaires 0 J'aime© 2012 Créé par Éditions Dédicaces inc..

Vous devez être membre de Auteur et Éditeur pour ajouter des commentaires !
Rejoindre Auteur et Éditeur